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Critiques / Théâtre

L’Ecole des femmes de Molière

par Corinne Denailles

Franchement farce

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Daniel Auteuil se fait rare au théâtre et c’est dommage car c’est un grand comédien, à l’écran comme sur les planches, ce qui n’est pas le cas pour tous les acteurs de cinéma. Heureusement, il y a Jean-Pierre Vincent pour le ramener au théâtre de temps en temps. Après Les Fourberies de Scapin de Molière (1990), il a joué dans ses mises en scène d’Un homme pressé de Bernard Chartreux (1992) et de Woyzeck de Büchner (1993).

Un sacré rôle

Interprété le rôle d’Arnolphe, un des plus longs et des plus difficiles du répertoire, tenu par monsieur Poquelin lui-même, est une entreprise délicate. Il faut affronter la mémoire que chacun a de telle ou telle mise en scène ou interprétation. Et la liste est fort longue, ce qui ne facilite pas la tâche du metteur en scène et des acteurs qui ne peuvent guère faire comme s’ils étaient nés de la dernière pluie et ignorer les points de vue qui ont précédé. De Louis Jouvet à Pierre Arditi en passant par Bernard Blier, Didier Sandre, Philippe Clévenot ou Jean-Paul Farré, on a souligné tantôt le comique tantôt la gravité du personnage, avec plus ou moins de nuances. Ce pauvre fou qui croit pouvoir façonner à son gré sa future épouse pour se protéger de tout cocufiage est tout ensemble risible et pathétique. Comme lui dit son ami Chrysalde (Bernard Bloch), la meilleure solution serait de ne pas se marier du tout. On sait que la pièce fit scandale et que Molière, qui ne désarmait pas, écrivit pour se défendre La Critique de l’école des femmes. Militer pour l’éducation des femmes et leur égalité avec les hommes était très mal vu. La femme est le potage de l’homme, explique le paysan Alain (Charlie Nelson) à sa femme (Michèle Goddet) ; il ne fait pas bon tourner en dérision cette vérité de bon sens populaire. Molière, à son habitude, avance masqué, use de la farce pour se garder de la censure et de l’ire de la cour. De ce point de vue il n’est pas absurde de choisir aujourd’hui de mettre en avant la gravité du propos.

Question de point de vue

Jean-Paul Roussillon qui a mis en scène la pièce avec Pierre Dux et Isabelle Adjani, tout juste 17 ans (depuis cette date la réplique d’Agnès, « le petit chat est mort », est devenue historique) disait qu’il fallait « jouer le fond pour voir l’actualité de la pièce ». Jean-Pierre Vincent tient le même discours pour un traitement exactement opposé, le premier dans la gravité, le second dans la farce. Roussillon n’avait pas tort d’ajouter que l’idéal se situait probablement dans l’intervalle. Didier Bezace en a fait une lecture très belle, certes sombre, mais qui soulignait l’humanité et la solitude du personnage. Agnès Sourdillon y incarnait une Agnès que l’on soupçonnait, outre sa naïveté, d’être douée d’un bon sens certain, d’une intuition (féminine ?).

Délicieuses Agnès

Si Adjani a durablement marqué le rôle, les récentes interprètes d’Agnès n’ont rien à lui envier. Pour incarner cette douce colombe privée de liberté, qui voit un tuteur affectueux dans ce vieux fou qui la façonne depuis son plus tendre âge pour en faire l’épouse idéale, Jean-Pierre Vincent a choisi Lyn Thibault. On pense spontanément à Agnès Sourdillon (Agnès dans la mise en scène de Bezace) en voyant cette toute jeune débutante qui compte déjà parmi les grandes. Elles ont en commun presque la même voix singulière, une personnalité et une présence très voisines. Lyn Thibault pousse encore plus loin la nuance et l’originalité de l’interprétation. Un geste esquissé de la main, un regard fugitivement interrogateur, elle est sidérante de candeur intelligente, de vérité simple, d’innocence lumineuse.
En revanche, Daniel Auteuil n’est pas là où on l’attendait. Peut-être trop dans le souvenir de Scapin et trop dans le parti pris du metteur en scène de jouer à fond la farce comme révélateur de la critique et de son actualité incontestable. Le comédien fait cavalier seul et bascule dans le comique facile, avec clins d’œil appuyés au public et mimiques à la de Funès (grand acteur par ailleurs) auxquels il semble ne pas adhérer vraiment. C’est dommage car il est clair qu’il a l’étoffe pour investir en profondeur ce rôle complexe, ici par trop simplifié.
Lyn Thibault est la révélation heureuse qu’on n’attendait pas de ce spectacle et que l’on doit à Jean-Pierre Vincent.

L’Ecole des femmes de Molière mise en scène Jean-Pierre Vincent, avec Daniel Auteuil, Jean-Jacques Blanc, Bernard Bloch, Michèle Goddet, Pierre Gondard, Charlie Nelson, Lyn Thibault, Stéphane Varupenne. A l’Odéon jusqu’au 29 mars. Du mardi au samedi à 20h. Dimanche 15h. durée : 2h40. Tél : 01 44 85 40 40.
www.theatre-odeon.fr

Crédits photo : Pascal Victor / ArtComArt

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