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Critiques / Théâtre

Kanata—Episode I La controverse de Robert Lepage

par Corinne Denailles

Le Canada et ses amérindiens, une histoire douloureuse

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Kanata est le nom d’une ville canadienne, faubourg d’Ottawa mais c’est surtout un mot amérindien signifiant « village » qui a donné le nom du pays, Canada. Le metteur en scène québécois Robert Lepage, invité par Ariane Mnouchkine au théâtre du Soleil, raconte l’histoire du pays, à travers l’affrontement entre blancs et amérindiens, et l’entreprise de colonisation responsable du génocide épouvantable des Premières Nations dont les conséquences sont toujours actuelles, mettant en cause la responsabilité de l’Etat. Le projet a failli ne pas voir le jour à cause d’une polémique née outre-Atlantique. Un groupe d’artistes autochtones ont publié une tribune dans laquelle ils reprochaient à R. Lepage et A. Mnouchkine (dont ils ne savaient rien ou presque) de ne pas avoir engagé de comédiens indigènes et les taxaient d’appropriation culturelle. Au terme d’un long dialogue, le conflit s’est apaisé mais le Conseil des Arts du Canada a refusé la subvention demandée. Le spectacle aurait été annulé sans un sursaut d’Ariane Mnouchkine, coproductrice en l’occurrence, qui, dans un communiqué intitulé « Ressaisissement », a décidé en septembre 2018 que le spectacle aurait lieu. Même si l’on peut comprendre l’indignation exprimée par une communauté marginalisée et discriminée depuis trop longtemps, alimentée par un sentiment d’instrumentalisation, il l y allait de la défense de la liberté de création artistique et plus précisément de l’idée que les cultures n’appartiennent à personne. Dès l’instant où le respect préside au projet, parler des cultures opprimées, loin de leur nuire, permet de mettre en lumière leurs persécutions et la responsabilité de leurs auteurs. Comme le souligne Ariane Mnouchkine, le rôle de l’acteur est justement de se glisser dans la peau de l’autre, c’est l’essence même du théâtre. Mettre sur scène les autochtones comme ils le demandaient, ce serait faire du théâtre documentaire, ce qui serait un autre projet.

Lepage a travaillé avec la troupe du Soleil, une trentaine d’acteurs internationaux, dont certains avaient, ou ont encore, le statut de réfugiés. La multiplicité des cultures sur le plateau — expression positive de la mondialisation — est une richesse incroyable pour le spectacle, chacun nourrissant son personnage d’une part intime et par effet de miroir inversé, renvoie à la politique d’acculturation envers les sociétés amérindiennes . Le spectacle bénéficie du talent de deux grands artistes. On retrouve le style de Mnouchkine dans le principe narratif de la succession de saynètes et la transformation des décors (parfois trop longue) opérée par les comédiens eux-mêmes. Pour le reste on reconnaît Lepage et sa volonté d’enrichir l’espace théâtral d’autres dimensions : variations et modulations des espaces, verticalité, gros plans cinématographiques, mise en abîme avec le point de vue externe du personnage de Tobie réalise un documentaire en direct sur les autochtones. On retiendra la scène suspendue dans laquelle on participe de l’intérieur au premier "voyage" sous opium de MIranda dans un canoë renversé, une chorégraphie acrobatique onirique stupéfiante.

Au début du spectacle on est dans un musée, devant un tableau d’un peintre du XVIIIe siècle, Joseph Légaré qui représente Josephte Ourné, dite la Joconde amérindienne. Devant la toile discutent la restauratrice du musée et le commissaire d’exposition. Passée cette scène (d’exposition) suit la spectaculaire destruction d’une forêt dans le bruit assourdissant des tronçonneuses, arbres arrachés, enfants arrachés à leur mère pour les mettre dans des pensionnats religieux où ils seront durement formatés pour accélérer leur assimilation et anéantir leur culture propre (ces pensionnats existaient encore en 1996). Puis, voici le magnifique loft où viennent d’emménager deux Français fraîchement arrivés, un jeune comédien et sa compagne peintre, Miranda et Ferdinand (écho des amoureux de La Tempête de Shakespeare). Ils vivent dans un quartier populaire de Vancouver perçu d’abord comme hostile et puis Miranda, s’y aventurant, découvre la rue Hastings, ruelle célèbre pour ses prostituées, ses drogués qui s’approvisionnent auprès de la pharmacie ambulante, et autres laissés-pour-compte, la plupart autochtones. Parmi elles, Tanya, l’une des 49 disparues, presque toutes des autochtones, est violée et assassinée sauvagement par un tueur en série qui évoque le triste héros d’un fait divers qui s’est déroulé dans ce même quartier ; Robert Pickton, éleveur de porcs, donnait ses victimes en pâtures à ses bêtes et vendait leurs chairs à l’industrie cosmétique. Avec cette histoire de disparues, Miranda trouve un sens à son art et se met à peindre les portraits de ces victimes. Mais cela crée une controverse ; de quel droit s’approprie-t-elle ces visages sans demander l’autorisation aux familles ? Transposition transparente du conflit entre Robert Lepage et les artistes autochtones canadiens. Dans une belle scène finale empreinte de sérénité, Miranda peint sur l’invisible quatrième mur une fresque où l’on devine les personnages avec lesquels elle a noué des liens forts.
Ce premier volet du projet, magnifiquement porté par la troupe du Soleil, a du souffle, de l’humanité. Au fil des scènes naissent des interactions entre les personnages qui constituent le réseau capillaire d’un véritable tissu humain. Il eut été dommage d’en être privé.

Kanata - Épisode I - La controverse ; mise en scène Robert Lepage. Avec les comédiens du Théâtre du Soleil : Shaghayegh Beheshti, Vincent Mangado, Sylvain Jailloux, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Taher Baig, Aref Bahunar, Martial Jacques, Seear Kohi, Shafiq Kohi, Duccio Bellugi-Vannuccini, Sayed Ahmad Hashimi, Frédérique Voruz, Andrea Marchant, Astrid Grant, Jean-Sébastien Merle, Ana Dosse, Miguel Nogueira, Saboor Dilawar, Alice Milléquant, Agustin Letelier,Samir Abdul Jabbar Saed, Arman Saribekyan, Wazhma Tota Khil, Nirupama Nityanandan, Camille Grandville, Aline Borsari, Man Waï Fok, Dominique Jambert, Sébastien Brottet-Michel, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier. Dramaturgie, Michel Nadeau ; Scénographie et accessoires, Ariane Sauvé, Lumières, Lucie Bazzo, Costumes, Marie-Hélène Bouvet, Nathalie Thomas, Annie Tran Musique, Ludovic Bonnier Images et projection, Pedro Pires. Production Théâtre du Soleil, avec le Festival d’Automne à  Paris. Coproduction Printemps des Comédiens (Montpellier), Napoli Teatro Festival Italia. Coréalisation Théâtre du Soleil ; Festival d’Automne à  Paris. A la cartoucherie, au Théâtre du Soleil, du 15 décembre 2018 au 17 février 2019, du mercredi au vendredi à  19h30, le samedi à 15h et à 20h, le dimanche a  13h30. Durée : 2h30.
Résa : 01 43 74 24 08.
www.theatre-du-soleil.fr
© Michèle Laurent

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