Accueil > Italienne, scène et orchestre de Jean-François Sivadier

Critiques / Théâtre

Italienne, scène et orchestre de Jean-François Sivadier

par Corinne Denailles

Un manifeste pour l’art touffu et tout fou

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Quelle bonne idée que de programmer ce spectacle créé en 2003 dans le cadre du festival Paris l’été (après le printemps des comédiens à Montpellier en juin) ! Dans Italienne avec orchestre, créé en 1996, Jean-François Sivadier avait imaginé une répétition de La Traviata de Verdi où le public tenait le rôle de l’orchestre dans la fosse. Italienne scène et orchestre reprend cette première version en l’étoffant. La première partie, entièrement nouvelle, en est un prolongement en forme de variation (Au théâtre, l’italienne est un filage où l’on dit le texte très vite sans l’interpréter, pour en vérifier la mémorisation ; elle doit son nom au débit de paroles rapide des Italiens. A l’opéra, c’est la répétition où pour la première fois chanteurs et orchestre se rencontrent).
Vous entrez dans la salle comme d’habitude, un peu surpris du peu de sièges en gradins et de ce grand tulle blanc qui masque la scène. Nadia Vonderheyden accueille le public puis Jean-François Sivadier, metteur en scène du spectacle et chef d’orchestre de cette Traviata, vient parler d’une histoire de tableau qui rend fou. Le rideau de tulle se lève dissipant le mystère. Vous êtes installés de l’autre côté du miroir, au fond de la scène, face à la salle vide et vous comprenez peu à peu, amusés et intrigués que le public a son rôle à jouer dans cette histoire puisqu’il est le chœur de La Traviata. On répète l’acte III sans la diva qui évidemment arrivera au dernier moment. Après la pause syndicale, Charlotte Clamens fera une entrée de star, manteau de fourrure, lunettes de soleil, darling chérie à souhait. En attendant, le metteur en scène (extraordinaire Nicolas Bouchaud) se démène pour diriger Teresa, une comédienne débutante (Marie Cariès), et le ténor incontrôlable (Vincent Guédon) et il multiplie des explications qui concluent invariablement : « ce n’est pas clair, mais ça va le devenir en le faisant ». Après l’entracte, les spectateurs empruntent des dédales souterrains pour se retrouver dans la fosse d’orchestre, assis devant des pupitres, dans l’exacte situation des musiciens, à ceci près que les partitions sont vierges. Vue en contre-plongée des acteurs. Chanteurs puis musiciens interpellés parfois fermement par le chef d’orchestre interprété par Sivadier dont l’œil pétille de malice comme un gamin content de sa bonne blague. L’équipe d’acteurs a retrouvé la même verve et la même énergie pour interpréter ce spectacle désopilant dont Sivadier a écrit le texte brillant.
Le spectacle est porté par un désir passionné de transmettre l’idée d’un art, « élitaire pour tous » : jouer et chanter pour le spectateur néophyte et bousculer le conservatisme de l’abonné à vie, cultiver le goût du risque, qui est trahison des conventions, de l’ordre établi. Sivadier, qui ne s’épargne pas lui-même, lance une diatribe contre cet art officiel qui perpétue les privilèges aristocratiques et est miné par les conflits corporatistes où le metteur en scène est l’ennemi juré du chef d’orchestre et le musicien réglé sur la pause syndicale.
Italienne c’est à la fois un manifeste pédagogique, artistique et politique, touffu et tout fou, et l’envers du décor, les affres de la création sous toutes les coutures, révélé en complicité au spectateur avec un appétit rabelaisien du jeu.

Italienne, scène et orchestre, texte et mise en scène Jean-François Sivadier . Avec Nicolas Bouchaud, Marie Cariès, Charlotte Clamens, Vincent Guédon, Jean-François Sivadier, Nadia Vonderheyden .Collaboration artistique Véronique Timsit. Son Jean-Louis Imbert.Lumière Jean-Jacques Beaudouin. A Bobigny, MC 93 jusqu’au 28 juillet 2018 à 19h. Durée : 3h30.

©Marie Clauzade

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.