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Critiques / Théâtre

Figaro divorce de Ödön von Horvath

par Corinne Denailles

Des Lumières aux ténèbres

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La pièce débute où prend fin le Figaro de Beaumarchais ou de Mozart, à la veille de la Révolution française, mais dès le second tableau, nous voilà propulsés dans les années 1930, à une époque immédiatement reconnaissable où les idéaux du siècle des Lumières ont tourné comme du mauvais lait. La révolution qui prend forme à l’ombre de la montée du nazisme annonce des promesses tenues de barbarie. A la fin de la pièce, retour à la veille de la montée en puissance du bonapartisme. Si Horvath se joue de la chronologie et de l’histoire c’est que son propos dépasse le cadre historique Né au début du xxe siècle, Horvath célèbre le siècle des Lumières dont les espoirs été anéantis d’abord par la Première Guerre mondiale puis par le nazisme. Il porte un regard pessimiste sur le monde et sur l’homme qui n’en finira jamais avec ses démons intérieurs. Horvath, qui avait choisi d’écrire en allemand et de s’installer à Berlin, a éprouvé de près l’infamie nazie, qui a interdit ses œuvres, et l’humiliation de l’exil que vivent ses personnages. Alors qu’il s’apprête à gagner les Etats-Unis, il meurt accidentellement à Paris, victime de la chute d’une branche d’arbre à la sortie d’un théâtre. On lui doit des pièces de grande importance telles que Les Légendes de la forêt viennoise ou encore un Dom Juan revient de guerre proche de ce Figaro qui divorce d’abord d’avec lui-même, qui abandonne sa nature insolente, frondeuse et jalouse de sa liberté de pensée.

Un monde en détresse

Voilà Figaro, apeuré par la précarité de l’exil, devenu un petit-bourgeois médiocre prêt à toutes les concessions. Suzanne ne reconnaît plus son Figaro et le quitte. Elle ne goûte pas cette fausse liberté. Les personnages ont perdu leur légèreté ; par ses choix de distribution, Jacques Lassalle a admirablement traduit ces bouleversements intérieurs, échos de la débâcle du monde. Dans le rôle d’Almaviva, Bruno Raffaelli, enveloppé dans son long manteau, traîne la peine de cet aristocrate déchu qui a acquis dans l’adversité une humanité touchante. A ses côtés, la comtesse, interprétée par Clotilde de Bayser, découvre sa véritable nature, courageuse et fière. Ces deux-là révèlent de belles âmes, comme Suzanne (grave et fragile Florence Viala, tout en tension) alors que Figaro (admirable Michel Vuillermoz) s’égare, opportuniste par instinct de survie, pathétique et effrayant. Denis Podalydès nous fait rire jaune du cynisme imbécile de son personnage, Pédrille, qu’il compose avec virtuosité et un évident plaisir du jeu.

Sombres tableaux

Metteur en scène inspiré, Lassalle est un remarquable directeur d’acteurs qui donnent là le meilleur d’eux-mêmes dans une cohérence d’ensemble magnifique. Magnifique aussi la succession de tableaux, comme toujours avec Lassalle, dans une perspective cinématographique qui évoque les années 1940 par des choix esthétiques sûrs qui jouent des références sans en abuser. Première scène dans la nuit de la fuite, dernière scène sur les mêmes chemins qui ramènent tout le monde. Entre les deux, un bureau de douaniers où échouent les exilés ; l’hôtel de luxe où croit pouvoir vivre indéfiniment le naïf Almaviva ; le salon de barbier de Figaro dans la petite ville malicieusement nommée Bisbille ; la pauvre chambre du comte et de la comtesse réduit au minimum ; la boîte de nuit tenu par monsieur de Chérubin (Serge Bagdassarian) ; le château devenu camp pour pupille de la nation ou peut-être bien jeunesse hitlérienne. Et puis les espaces publics où se dessinent les ombres portées de l’effroi et où sévit le nouveau Figaro au service du pouvoir. Un spectacle sombre et parfaitement accompli qui brille par l’intelligence du texte et de la mise en scène, et le talent de la troupe.

Figaro divorce de Ödön von Horvath, traduction Henri Christophe et Louis Le Goeffic, mise en scène Jacques Lassalle, scénographie Géraldine Allier, Costumes Renato Bianchi, Lumière Franck Thevenon, Chansons Jean-Charles Capon, son Daniel Girard, avec Claude Mathieu, Bruno Raffaelli, Florence Viala, Denis Podalydès, Clotilde de Bayser, Michel Vuillermoz, Roger Mollien, Christian Cloarec, Loïc Corbery, Pierre Louis-Calixte, Serge Bagdassarian, Gilles David, Judith Chemla et Corinne Martin, Florent Arnoult, Garlan Le Martelot. A la Comédie-Française jusqu’au 19 juillet. Reprise la saison prochaine. Tél. 0825 10 16 80.
Durée : 3 heures.
www.comedie-francaise.fr

crédits photographiques : Cosimo Mirco Magliocca

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