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Critiques / Théâtre

Eaux dormantes de Lars Noren

par Corinne Denailles

L’enfer ou à peu près

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Le Suédois Lars Noren s’est intéressé aux aliénés, aux sans-abri, au secret familial, autrement dit à l’exclusion, à la discrimination, à la solitude. Commencée en 82, Eaux dormantes est achevée après la tragédie du 11 septembre 2001. Il y a quelque chose de Kliniken (webthea du 20 mars 2007) dans la manière dont la parole advient et est distribuée. Il est question, dans Eaux dormantes, de perte de la mémoire, de l’identité, du désir.

Manque d’étanchéité

Cela commence sur le mode petit dîner entre amis qui réunit trois couples, plutôt du genre intello chic. La conversation aimable, et pas mal arrosée, tourne autour des vacances des uns et des autres. L’ambiance pourtant n’a rien de festif. Tous vêtus de noir, assis dans des fauteuils de métal froid dans un salon nu et noir, ils ne respirent pas la joie de vivre, mais plutôt une sorte d’ennui bourgeois. Et puis, peu à peu, la parole se fissure, ouvre des brèches, parfois des gouffres souterrains entre deux plaques tectoniques à travers lesquels des nuages noirs s’infiltrent, des mots chargés de tragédie et qui se donnent pour anecdotiques. Les eaux dormantes font leur travail, rejetant des pierres de lave, des météorites en plein cœur des banalités échangées sans que personne ne s’en émeuve. Un peu sur le mode des tropismes de Nathalie Sarraute, à ceci près qu’il y a ici une unité thématique, la parole prend le pouvoir et le langage son autonomie déroutante, illogique, mais qui puise sa source au plus profond de l’être.

Ainsi on apprend au détour d’une phrase qu’Emma (Marie Matheron), éditrice de livres pour enfants, et Daniel (Michel Hermon) ont perdu une enfant qui s’est suicidée et qu’Emma ne s’en est jamais remise ; elle oublie tout pour oublier cela aussi. Le couple atypique formé par Sophie (Marion Bottollier), et Joseph (Pierre-Alain Chapuis), tous deux journalistes, a perdu le désir de leur maison de vacances. Le jeune frère de Sophie est mort, il était néonazi. Peut-on ne plus aimer son frère ? Et puis il y a Judith (Simona Maïcanescu), avocate, comme Daniel et Mattias (Serge Maggiani), psychiatre. Peu à peu la machine semble s’enrayer, la communication ne passe plus, bute sur des phrases qui bégaient. On échange des propos apparemment sans lien, le choix d’un aspirateur, l’élégance des uniformes SS, la rencontre d’Al Pacino à New York, la sensation de l’imminence de la mort, mais ce n’était pas Al Pacino. On parle de l’enfant qui servit de cobaye aux médecins nazis, du projet d’aller à Jérusalem regarder les survivants engloutir des cornets de glace. Jonas, qui prétend s’appeler Bruno Bettelheim, entre en scène avec ses grimaces d’enfant attardé. Il déclare : « Maintenant j’écoute ce que vous avez sur le cœur, et j’apprends des choses ». Jonas est atteint par quelque chose qu’il a oublié et qui l’a rendu malade, comme tous les autres, au-delà des apparences. Dans ce climat délétère, les personnages ne savent pas eux-mêmes s’ils sont morts ou vivants. C’est que certaines personnes vivent leur vie comme s’ils étaient morts.

Une distribution de haut vol

La mise en scène de Claude Baqué joue à fond la carte de l’étrangeté de la situation et des relations entre les personnages et cela fonctionne pour peu que le spectateur accepte de jouer ce jeu qui ne dit pas ses règles. Il s’appuie sur une distribution impeccable qui lui permet l’audace du parti pris. Les acteurs apportent leurs fortes personnalités dans des registres très différents. Le phrasé singulier de Serge Maggiani, le fort tempérament de Michel Hermon, la présence de Pierre -Alain Chapuis et l’exceptionnel Nicolas Struve, qui jouait Tomas, un jeune cinglé, dans Bobby Fisher vit à Pasadena, sous la direction de Claude Baqué. Les comédiennes jouent des partitions très complémentaires. Au fil des rôles, souvent complexes, qui lui sont confiés, se confirme le talent singulier et la vraie personnalité de la jeune Marion Bottolier.

Eaux dormantes de Lars Noren, mise en scène Claude Baqué avec Marion Bottolier, Pierre-Alain Chapuis, Michel Hermon, Serge Maggiani, Simona Maïcanescu, Marie Matheron, Nicolas Struve. Au théâtre de l’Athénée jusqu’au 16 juin. Mardi 19h, mercredi au samedi, 20h. Matinées le 10 juin à 16h et le 16 juin à 15h. Tél. : 01 53 05 19 19

Crédit photos : Jean Julien Kraemer140

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