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Critiques / Théâtre

Contes africains d’après Shakespeare

par Jean Chollet

Fascinante épopée crépusculaire de Krzysztof Warlikowski

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Comme il l’avait fait avec succès en 2009 pour (A)pollonia, le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski a construit sa nouvelle création à partir de divers textes, dont les frottements, rencontres et oppositions, nourrissent le contenu et la forme de son projet théâtral. Avec son dramaturge, Piotr Gruszczynski, il convoque Shakespeare, avec des scènes issues du Roi Lear, du Marchand de Venise et de Othello, l’auteur sud-africain John Maxwell Coetzee, Prix Nobel de littérature 2003, avec des extraits de ses romans, Au cœur de ce pays et L’Eté de la vie, l’essayiste américain et militant des Black Panthers, Eldridge Cleaver avec Soul on Ice et confie à Wajdi Mouawad des monologues attribués à Cordelia, Desdémone et Portia.

Le spectacle s’engage avec la projection d’un court métrage d’animation en noir et blanc, inspiré du film d’Arika Kurosawa, Vivre (1952) où un homme brouillé avec sa famille et se sachant condamné par un cancer vient puiser des raisons de vivre auprès d’une jeune femme rencontrée dans un bar. Une manière d’introduire une relation avec les thèmes existentiels qui traversent la représentation.

Dans la scénographie organique de Malgorzata Szczesniak, dont les matériaux et les mouvements habitent ou décomposent judicieusement l’espace scénique, première rencontre avec Lear évoquant la répartition de son royaume en sondant les degrés d’amour de ses trois filles, Gonerille, Régane et Cordélia, ici déjà cabossées par la vie. On retrouvera plus tard le vieux roi, privé de la parole par une lobotomie, en compagnie de Cordélia dans une relation tragique étayée par les écrits de Coetzee.

Puis apparaît Shylock, l’usurier juif du Marchand de Venise, devenu boucher casher, exigeant une livre de chair en contrepartie de la dette non honorée par son ami Bassanio. Requête jugée par un tribunal où se croise l’histoire de la jeune riche héritière Portia. Une séquence d’une rare intensité théâtrale s’appuyant sur l’ambigüité apparente de l’antisémitisme shakespearien, avec lequel Warlikowski établit une relation avec le passé de son pays natal, dans une vision animalière troublante où les juifs sont des rats et les goys des porcs.

Enfin arrive Othello, général noir en mission à Chypre et époux d’une femme blanche, Desdémone à laquelle il voue un amour indissociable de la passion sexuelle qu’elle suscite, clairement formulée dans l’expression des textes de Eldridge Cleaver, écrits durant son incarcération pour viols de femmes blanches, revendiqués comme des actes révolutionnaires. Un tableau dérangeant dont les relents de misogynie et de racisme s’accompagnent parfois de séquences curieusement parodiques.

Centrée autour des trois héros shakespeariens voués à la déchéance, ce spectacle fragmentaire permet à Warlikowski d’aborder en profondeur les mécanismes complexes et les ombres des sentiments et des comportements humains. En mettant l’accent sur les relations de pouvoir et de violence, du racisme et de la xénophobie, de la sexualité et de l’amour, il ouvre une réflexion sur des thématiques en prise directe avec le monde d’aujourd’hui, dans lequel l’Afrique sert de caisse de résonnance. Il le fait en portant un souffle épique et une maîtrise scénique dont la dimension apparaît fondamentale dans le théâtre d’aujourd’hui, jusque dans le rapport introduit avec les spectateurs.

Ce voyage sinueux et passionnant n’atteindrait pas sa plénitude sans la contribution d’une formidable troupe de comédiens polonais dont le metteur en scène aime s’entourer depuis l’amorce de sa création.
Ils font tous preuve d’un engagement à plusieurs niveaux et d’une unité qui méritent d’être salués. La palme étant attribuée à Adam Ferency, tour à tour interprète de Lear, Shylock et Othello, auxquels il apporte, par ses nuances et variations tragiques, un éclairage pénétrant.

@ Marie-France Plissart

Contes africains d’après des textes de William Shakespeare, John Maxwell, Coetzee, Eldridge Cleaver et Wajdi Mouawad, adaptation Krzysztof Warlikowski et Piotr Gruszczynski, mise en scène Krzysztof Warlikowski, avec Stanislawa Celinska, Ewa Dalkowska, Adam Ferency, Malgorzata Hajewska, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Zygmunt Malanowicz, Maja Ostaszewska, Piotr Polak, Magdalena Poplawska, Jacek Poniedzialek. Scénographie Malgorzata Szczesniak, musique Pawel Mykietyn, lumière Felice Ross, vidéo Kamil Polak. En langue polonaise surtitrée en français. Durée 5 h 30 avec deux entractes. Théâtre national de Chaillot jusqu’au 23 mars 2012.

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