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Critiques / Théâtre

Combat (1944 - 1945), Albert Camus et la pratique de l’idéal de Denis Randet

par Corinne Denailles

Une haute idée du journalisme

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Clémence Carayol a eu l’excellente idée de mettre en scène la salle de rédaction du journal Combat. L’auteur Denis Randet, polytechnicien et docteur es sciences (comme quoi tout mène au théâtre) s’est appuyé, entre autres, sur les 133 éditoriaux écrits par Albert Camus entre le 21 août 1944, date de l’insurrection de Paris et le 15 novembre 1945. On n’est pas sûr que tous ses éditoriaux soient de sa plume, mais la majorité ont été authentifiés ou repris par lui-même dans Actuelles.
Faire revivre cette tranche d’histoire c’est donner un éclairage singulier sur la période de la Libération, c’est parler du contexte politique et social et c’est surtout révéler un aspect de Camus moins connu, sa conception du journalisme qui renseigne beaucoup sur les thématiques privilégiées de son œuvre. Evidemment l’ambiance est surchauffée dans le petit local qui sera un temps clandestin jusqu’à la parution officielle du journal le 21 août 1944 (Combat tire son nom d’un réseau de résistance et a vécu 4 ans dans la clandestinité). Camus, sur les instances de Pascal Pia, rejoint la rédaction en 1942. Pascal Pia l’avait auparavant fait entrer à Alger républicain où Camus ne s’est pas fait que des amis en publiant son reportage « Misère en Kabylie ».
Les principaux protagonistes de l’époque sont représentés : Pascal Pia, homme de l’ombre, efficace, exigent, toujours présent, interprété par Luc Baboulène ; Albert Camus, rédacteur en chef et éditorialiste, formidable Jean-Hugues Courtassol réincarnation de l’écrivain tant par le physique de beau gosse que par l’attitude toujours bienveillante, un rien paternaliste, volontiers blagueur, beaucoup dans la séduction, jamais dans la caricature. Les sympathiques typographes (Philippe Pierrard et Christophe Charrier) sont aussi là car Camus passait beaucoup de temps au marbre où ils adoraient bavarder avec eux. Denis Randet a imaginé le personnage de la petite jeune fille idéaliste que Camus baptise Antigone, et qui est bien amoureuse, interprétée avec fougue et une bonne dose de fierté par Marie-Laure Girard ainsi que ceux des deux journalistes débutants (Aurélien Gouas et Jean-Matthieu Hulin).

Le spectacle est forcément un peu bavard mais sans excès, ce qui est un pari avec un tel sujet. Au fil des conversations animées, des conflits, des moments de joie ou d’inquiétude, l’auteur met dans la bouche des uns et des autres l’histoire du journal, la pensée de Camus mais aussi les débats politiques de l’époque tel que la polémique avec Mauriac au sujet de l’épuration ; la silhouette de Sartre est évoquée, on s’emballe ou s’oppose à de Gaulle. Mais surtout, on y entend la volonté de créer une presse indépendante, libre de sa pensée, responsable de ses contenus, on y écoute des individus portés par un idéal. Aujourd’hui, les idéaux sont partis en vacances avec la pensée. Les médias en général diffusent de la pensée unique en continu, d’abord préoccupés d’être les premiers.

Dans son éditorial du 1er septembre 1944, Camus écrivait : « Qu’est-ce qu’un journaliste ? C’est un homme qui d’abord est censé avoir des idées. C’est … un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité. Mais […] la vérité est chose fuyante en histoire. A cet état de fait, il ne peut apporter qu’une correction, qui est morale, je veux dire un souci d’objectivité et de prudence. […] Peut-on dire aujourd’hui que notre presse ne se soucie que de vérité ?[…] Comme il est difficile de toujours être le premier, on se précipite sur le détail que l’on croit pittoresque ;[…] on fait appel à l’esprit de facilité et à la sensiblerie du public. On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. A vrai dire on donne toutes les preuves qu’on le méprise. L’argument de défense est bien connu : on nous dit, « c’est cela que veut le public ! ». Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. [De nos jours] une occasion unique nous est offerte au contraire de créer un esprit public et de l’élever à la hauteur du pays lui-même. » Grâce à ce spectacle bien documenté et bouillonnant de vie, mis en scène avec intelligence par Clémence Carayol, c’est la belle équipe de Combat qui nous fait signe par-delà les années et la spécificité du contexte.

Combat (1944 - 1945), Albert Camus et la pratique de l’idéal de Denis Randet, mise en scène Clémence Carayol, avec Jean-Hugues Courtassol, Luc Baboulène, Marie-Laure Girard, Christophe Charrier, Philippe Pierrard, Jean-Matthieu Hulin, Aurélien Gouas. Régisseur et décorateur, Jean-Yves Perruchon. Production, Et plus si affinités, coproduction, la compagnie des barriques. Avignon, Théâtre des barriques jusqu’au 30 juillet à 16h05. Durée : 1h15. Résa : 04 13 66 36 52.

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