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Critiques / Théâtre

Cet enfant de Joël Pommerat

par Corinne Denailles

Paroles

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Au fond de la scène, derrière un rideau translucide, se meuvent les ombres des musiciens dans une ambiance laiteuse : « Une chanson douce que me chantait ma maman…. » Ainsi commence le spectacle, avec cette mélodie mille fois entendue et fredonnée, douce comme un sucre d’orge, et dont nous n’avons peut-être jamais mesuré la portée symbolique. Évocation délicieuse d’un paradis perdu, d’un monde idéal où les relations entre parents et enfants ne sont que tendresse, compréhension et sérénité. Un rêve transmis à nos enfants qui, à leur tour, à la tombée de la nuit, dans la tiédeur de la chambre, s’abîmeront dans la torpeur mélodieuse d’une paix intérieure, l’espace d’une parenthèse musicale.

Mais la réalité est rude et, sitôt les dernières notes dissipées, elle nous rattrape avec son cortège de souffrances, de solitudes, de conflits, d’incompréhensions, de frustrations, de non-dits, de répétitions de scénarios, à l’identique ou a contrario, c’est du pareil au même. Et le sentiment de culpabilité qui nous entraîne parfois au pire. Freud aurait dit à une mère venue le consulter : « quoi que vous fassiez, ce sera mal », c’était pour dire qu’éduquer est une mission impossible et qu’il faut être prêt à tous les reproches en toute sérénité plutôt que de battre sa coulpe. Bien sûr, le tableau n’est pas uniformément sombre mais les gens heureux n’ont pas d’histoire, dit-on, ou l’on n’en parle pas. La parentalité, voilà un thème arachnéen, qui tisse une toile complexe entre l’intime et le social. Un thème qui se décline autant de fois qu’il existe de relation parentale, en amont et en aval, puisque chaque parent est lui-même un enfant et c’est d’ailleurs à partir de ce double point de vue qu’il tente de construire l’éducation de ses propres rejetons.

Sobre et bouleversant

À l’origine, une commande de la caisse d’allocation familiale du Calvados : écrire un spectacle sur le thème de la parentalité en recueillant la parole d’habitants d’une cité pour le représenter dans les centres socioculturels et favoriser les échanges. Pommerat a su se préserver des écueils de l’entreprise en gardant toujours son point de vue d’artiste, sans jamais se substituer à un travailleur social ou un journaliste. Il a donc engrangé durant une semaine des confidences très intimes à partir desquelles il a inventé des personnages et des situations en forme d’échos aux témoignages reçus, fidèle à sa pratique, toujours à l’écoute du réel.

L’exercice est périlleux et flirterait volontiers avec le catalogue non raisonné si Joël Pommerat n’avait justement choisi pour enjeu, non les situations mais la parole elle-même. Parce que chaque histoire est singulière, il ne les a pas reliées par un fil artificiel mais leur a laissé leur autonomie et leur identité dans une succession de tableaux courts, de séquences sobres et tendues qui montent en puissance au fil des confrontations successives. Et toujours les mêmes douleurs, les mêmes souhaits : donner, recevoir, protéger, communiquer, aimer, être aimé, être un parent idéal pour une famille idéale, comme dans la chanson.

Les acteurs, compagnons de Joël Pommerat depuis ses premières mises en scène, portent haut ces paroles. Jeune mère seule face à son destin qui attend désespérément de naître enfin au monde avec la naissance de son enfant, un père de garde le week-end, crucifié de comprendre que sa fille se fiche pas mal de ne plus le voir, un fils qui frappe son père au chômage, les deux dépassés par une situation insupportable, la mère obsédée de ne pas être une bonne mère et qui persécute son fils de sa culpabilité. Et les conseils absurdes et pathétiques d’un père à son fils qui ne font que creuser l’écart, ce qu’il sait probablement, et la mère qui demande pardon à la fille trop blessée pour accueillir ses excuses. Jamais de caricatures, ni dans le propos ni dans le jeu. Comme toujours quand on n’est pas directement concerné, on voit les failles en même temps qu’on comprend intuitivement comment la toile se tisse et l’on ne juge ni ne s’apitoie. C’est là la force discrète de ce spectacle, un des éléments d’une trilogie dont les deux autres sont Les Marchands et Au monde que l’on pourra voir dans son ensemble à Gennevilliers la saison prochaine. Joël Pommerat est artiste en résidence invité par Peter Brook pour trois ans aux Bouffes du nord.

Cet enfant écrit et mis en scène par Joël Pommerat avec Saadia Bentaïeb Agnès Berthon, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Jean-Claude Perrin, Marie Piemontese. Au théâtre des Bouffes du nord jusqu’au 14 avril. Du mardi au samedi à 21h. Matinée le samedi à 15h30. Tél. : 01 40 26 35 26.
Le 3 mai. Scène du Jura, Théâtre de Lons-le-Saunier, tél. : 03 84 86 03 03.

Photos : Elisabeth Carecchio et Ruth de Marguerite Bordat (N&B).

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