Bovary du 29 avril au 3 mai, et Anna Karènina du 7 au 10 mai au Théâtre Nanterre-Amandiers.
Bovary par Carme Portaceli & Michael De Cock.
Refuser la soumission à un quotidien morne jusqu’à la perte de la vie.

Madame Bovary raconte l’histoire d’une femme adultère, mariée à un médecin, et qui met fin à ses jours, frappant de stupeur la société bien-pensante de 1856, acculant le roman à la poursuite judiciaire et au procès. Flaubert invente le roman moderne, voulant écrire à propos de « rien », il écrit sur « tout », « sur le désir inextinguible d’être aimé, sur le patriarcat, sur un amour (impossible), sur l’adultère, sur la vie et la mort ».
On a pu dire que c’était le chef-d’oeuvre du roman réaliste dont aucune relecture n’épuiserait la profondeur, plaçant sous les lumières une héroïne ambigüe, naïve, trompée par ses lectures romantiques, irritante d’égoïsme, mais en libre révolte et qui aspire à l’émancipation.
Etre une femme dans une société de discriminations est la situation d’Emma Bovary, héroïne complexe que met en scène Carme Portaceli. Non pas simplement victime d’un système, cette figure est le porte-voix d’un désir d’insoumission, de libération, d’amour absolu.
L’entrée en matière scénique est éloquente : sur un plateau nu dont une toile plastique transparente recouvre le lointain, Charles Bovary en chemise blanche mais dévêtu de son pantalon de cérémonie qu’il va s’apprêter à enfiler, apporte sur la scène des vases de fleurs innombrables - blanches de noces la plupart mais colorées aussi -, un déversement floral à n’en plus finir qui encadrera à jardin le piano sur lequel ne joue plus Emma, et au pied de l’instrument un monticule de terre grasse- signe d’une inhumation prochaine - ; une corde menaçante se tenant encore au-dessus de la terre meuble amoncelée et vivante.
La vie et la mort sont inextricablement emmêlées et rapprochées tel le destin tragique d’Emma. Charles, le mari, s’apprête à la revêtir d’une robe splendide de mariage et de bal, présence festive illuminée de bonheur dans la vivacité et la brutalité de ses gestes.
On retrouve sur la scène cette façon de se déshabiller pleine de rudesse, « arrachant le lacet mince de son corset, sifflant autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse ». Urgence, goût de la débauche - luxe et luxure -, afin de transformer le quotidien en vrai gala de plaisir.
Or, les rêves romantiques n’ont nul pouvoir sur la réalité, ils la détruisent et les réveils sont tragiques face à la lucidité d’un destin douloureux : « Chaque sourire cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute…. » (III, 6)
Dans ce spectacle, les amants d’Emma, Léon et Rodolphe, sont inexistants, au profit du seul époux mal-aimé et mal-aimant d’Emma, profondément attaché à celle qui l’épargne pourtant.
Koen De Sutter dans le rôle de Charles Bovary incarne le drame de l’incommunicabilité, le resserrement et l’angoisse d’une routine assez piètre, la solitude de l’être devant la cruauté du groupe - il se souvient qu’enfant, il n’arrivait même pas à prononcer son nom correctement à l’école -, l’insuffisance et une vocation de l’échec. Mais l’humour et la distance malicieuse du comédien prennent à témoin le public, avouant de bon gré ses faiblesses et ses manquements.
Devant tant d’Incompétence, de torpeur et de soumission à la banalité de la vie, à une existence médiocre continue, la comédienne Maaike Neuville pour le rôle-titre, impose sa belle présence rayonnante et facétieuse - incarnant une corruption « morale » en toute bonne conscience, tel un mal la rongeant : sensualité agressive, volupté triomphante et conquérante, lascivité impudique.
Et si, comme l’écrit Flaubert, elle « mordille ses lèvres charnues et lèche à petits coups de langue le fond de son verre » et si, sur la scène insolite, elle tire sa langue à la face du spectateur à l’orée du spectacle - provocation sexuelle, obsession et exacerbation de l’érotisme -, c’est qu’elle s’amuse à dire cette sensualité qui a frappé le regard de Charles dès leur première rencontre. Pour confirmation des intentions, la merveilleuse soprano albano-belge Ana Naqe chante la liberté.
Une Bovary d’aujourd’hui, compétente, et résistant dans l’urgence à toutes les soumissions.
Bovary, d’après le roman Madame Bovary de Gustave Flaubert, adaptation Michael De Cock / KVS, mise en scène Carme Portaceli, en flamand surtitré français avec Maaike Neuville, Koen De Sutter, Ana Naqe, conception lumière Harry Cole, paysage sonore Charo Calvo, chorégraphie Lisi Estaras, dramaturgie Gerardo Salinas, conception décor et costume Marie Szersnovicz, lumière Dimi Stuyven, son Bram Moriau, machinerie Justine Hautenhauve, Willy Van Barel, costumes Eugenie Poste & Heidi Ehrhart, surtitrage Inge Floré, traduction Anne Vanderschueren, Trevor Perri. Du 29 avril au 3 mai 2025, mercredi, jeudi, vendredi à 20h, samedi 18h, au Théâtre Nanterre-Amandiers 7, avenue Pablo Picasso, Nanterre. Les 23 et 24 mai au KVS, Théâtre royal flamand de Bruxelles. Et à voir aussi en catalan surtitré, Anna Karénina, mise en scène Carme Portaceli, du 7 au 10 mai 2025 au Théâtre Nanterre-Amandiers 7, avenue Pablo Picasso, Nanterre.
Crédit photo : Danny Willems



