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Critiques / Théâtre

Affabulazione de Pier Paolo Pasolini

par Jean Chollet

Au nom du Père

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Cette pièce de l’écrivain, scénariste et réalisateur italien, assassiné sur la plage d’Ostie le 1er novembre 1975, témoigne, avec les cinq autres drames dont il est l’auteur, de ses recherches et de son engagement théâtral formulé en 1968 dans son Manifeste pour un nouveau théâtre. Il y expose notamment son aspiration à un “théâtre de la parole ”, pour pouvoir “représenter la réalité à travers la réalité ” et ainsi raconter le monde. En réaction avec les formes de représentation adoptées sur les scènes conventionnelles ou de l’Underground. Affabulazione, offre à Stanislas Nordey, nouveau directeur du T.N.S, de renouer avec un auteur rencontré pour la première fois très jeune, et de manière marquante, en 1991, avec Bête de style . Première amorce d’un compagnonnage qui sera suivie, de Calderon (1993), Pylade (1994) et Porcherie (1999). Dans ces mises en scène, il manifeste une sensibilité et une intelligence propices à faire rencontrer et ressentir l’univers pasolinien, et les quinze années de rupture avec lui n’ont pu que faire évoluer favorablement son regard dans la maturité. C’est dire que cette création était très attendue.

Comme il l’avait fait pour Pylade , Pasolini s’inspire de la tragédie antique, pour inverser d’une certaine manière le mythe d’Œdipe. Dans un prologue, l’ "Ombre de Sophocle" (Raoul Fernandez) s’adresse au père (Stanislas Nordey) “il faut que toi ton fils, tu le voies comme au théâtre, il faut que tu complètes ce qu’évoquent les mots par sa présence à lui ”, et aux spectateurs, pour les avertir qu’il s’agit d’un langage, que “seuls quelques lecteurs de poésie trouveront facile.” Riche industriel milanais, en vacances dans sa propriété lombarde, le père se retrouve dans un rêve obsédant devant son fils de 19 ans, (Thomas Gonzalez) dont la chevelure blonde l’inquiète, et s’engage dans des confrontations en forme d’effets miroir avec lui. Dans leurs rencontres, croisant les personnages qui les entourent, la mère (Marie Cariès), la jeune maîtresse du fils ( Anaïs Muller), se révèle une mise en abimes essentiellement issue de la perte de la nécessité et du pouvoir paternel. Elle conduira au meurtre.

Cette création est ponctuée de belles images issues du dispositif scénographique d’Emmanuel Clolus, dont les panneaux mobiles articulent l’espace, parfois habité de reproductions agrandies de toiles de maîtres signifiantes (Sibylle Portenier), dans lequel les bons comédiens trouvent un cheminement adapté. Dans le théâtre de la parole deux voies possibles, le parlé et le proféré. Stanislas Nordey a manifestement opté pour la seconde dans une forme incantatoire de distanciation, qui estompe parfois les nuances et la dimension humaine du père. Cette réserve sur son interprétation est compensée par son implication corporelle et gestuelle incandescente, qui donne à ressentir les fractures d’un infanticide malgré lui, qui se veut “régicide ” au nom des futures générations paternelles. Avec en prime, une séquence truculente et savoureuse de Véronique Nordey en nécromancienne allumée, dans son fourreau doré.

Affabulazione de Pier Paolo Pasolini, traduction Jean-Paul Manganaro, mise en scène Stanislas Nordey, avec Marie Cariés, Raoul Fernandez, Thomas Gonzalez, Olivier Mellano, Anaïs Muller, Stanislas Nordey, Véronique Nordey, Thierry Paret. Scénographie Emmanuel Clolus, lumières Philippe Berthomé, musique Olivier Mellano, son Michel Zücher, costumes Raoul Fernandez. Durée : 2 heures 20.

Théâtre de La Colline jusqu’au 6 juin 2015.

Photo ©Elisabeth Carrecchio

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