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Critiques / Théâtre

À la mémoire d’Anna Politkovskaïa de Lars Norén

par Jean Chollet

Descente en enfer

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“ Une pièce courte et terrible, la pire que j’ai écrite ”. C’est ainsi que le grand et prolifique auteur suédois Lars Norén, définit sa nouvelle œuvre dramatique dont il assure lui-même la mise en scène sur le plateau du Théâtre Nanterre - Amandiers. Au vu de la représentation on ne peut que souscrire à son propos. Dans un pays non identifié, dévasté par la guerre - dont la ressemblance avec la Bosnie ou la Tchétchénie n’est pas fortuite - vivent des êtres réduits à survivre dans un monde déshumanisé. « Pourquoi je vis et jusqu’à quand ? », une interrogation souvent exprimée dans ce cheminement tragique au cœur de la misère et de la violence du monde. Tous les moyens sont bons pour manger ou acquérir l’alcool et la drogue, refuges du désespoir. Prostitution d’une mère flanquée d’un compagnon violent et complice, père proxénète qui livre son enfant de dix ans abandonné à la rue, violé, puis proposé aux visiteurs étrangers et dont le seul réconfort viendra d’un condisciple aveugle. On croise aussi un père porteur d’une valise, qui lui sera dérobée, contenant la tête de son fils décapité à la guerre auquel il voulait offrir une sépulture décente. Difficile d’évoquer avec plus de noirceur une société ayant perdu tout repère et livrée à la désespérance, dont la seule mince lueur d’un espoir hypothétique est portée par la vitalité des enfants. Une résonance de guerre et de chaos, que Norén a dédié à la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée le 7 octobre 2006 à la suite de ses dénonciations de la situation en Tchétchénie. Sur la scène, l’espace sombre et ouvert conçu par Gilles Taschet, - dont le sol jonché de feuilles calcinées à l’avant d’une façade transformable relève de la métaphore - constitue une sorte de no man’s land abritant les scènes d’intérieur comme d’extérieur avec quelques accessoires signifiants. Un écho spatial adapté pour une interprétation qui s’exprime dans un réalisme sans faille, souhaité par le metteur en scène. Elle est dominée par Agathe Molière – étonnante et bouleversante dans son rôle d’enfant – Gauthier Baillot, Nicolas Struve, Clara Noël ou encore Christophe Odent, qui portent jusque dans leurs corps traces des fractures et des douleurs des personnages sans pathos. On sort de la représentation choqué, accablé ou anéanti, avec toutefois le sentiment qu’un peu plus de distanciation n’aurait pas nuit à la réflexion.

A la mémoire d’Anna Politkovskaïa, texte et mise en scène de Lars Norén, traduction française Katrin Ahlgren (L’Arche), scénographie et costumes Gilles Taschet, avec Gauthier Baillot, Georges Bécot, Alfredo Cañavate, Laurent Caron, Malin Crépin, Patrick Donnay, Agathe Molière, David Murgia, Clara Noël, Christophe Odent, Nicolas Struve. Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 25 octobre. Durée 2 heures 05.

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