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Critiques / Théâtre

Une laborieuse entreprise de Hanokh Levin

par Corinne Denailles

Scènes de ménage

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Ça commence comme un vaudeville et très vite ça dérape du côté du tragique, mais sur un mode grotesque, voire complètement loufoque. C’est la patte de l’écrivain israélien Hanokh Levin qui n’a pas son pareil pour creuser la douleur ordinaire en riant lui-même de la cruauté de ses personnages ; cruauté qui n’est rien d’autre qu’angoisse existentielle. Le langage est cru, les engueulades salées et tapies derrière les insultes et les vacheries de scène ménage, la solitude et la peur de la mort. Curieusement, l’écrivain a une manière sud-américaine de jouer de la dérision comme un masque de pudeur. L’usure de la maison (de vieilles serpillères couvrent le sol, le lit est de camp, et l’intérieur globalement misérable) fait écho à l’usure du couple. La mise en scène, fidèle au texte qui mêle allégrement les registres, s’offre toutes les libertés, assumant jusqu’aux excès. Les costumes et maquillages un rien clownesques soulignent notre condition dérisoire et suscitent l’empathie du spectateur envers l’expression de notre nature mise à nue, fragile, vulnérable, pathétique.

Yona (Yann Denécé) et Leviva Popokh (Luciana Velossci Silva) se supportent depuis trente ans, et voilà que tout à coup Yona n’en peut plus ; il rêve d’une jeunesse à la place du "cul" qui lui sert de femme, de ce "tas de viande" qu’il jette à bas du lit. Il éructe, vocifère, n’est pas à une méchanceté près tandis que la pauvre Leviva n’en croit pas ses oreilles et s’accroche à l’idée que ça va lui passer. L’arrivée impromptue d’un voisin, Gounkel (Cédric Revollon), remet quelque peu les pendules à l’heure et est l’occasion d’une scène particulièrement drolatique. Le pauvre Gounkel, en pyjama, le cheveu gras, pas rasé, en quête d’une aspirine salvatrice, ne cherche en vérité qu’un peu de compagnie pour meubler sa solitude. Yona soudain mesure qu’il y a pire sort que le sien mais cela ne suffit pas à calmer ses rêves d’une nouvelle vie.

Ce n’est probablement pas la meilleure pièce de Levin qui a écrit quelques comédies décapantes plus brillantes que celle-là (Kroum l’ectoplasme, Yacobi et Leidental, Funérailles d’hiver) ; ses talents étaient variés, il était aussi doué dans le registre politique, mythologique mais sa préférence allait au cabaret satirique dont il interprétait lui-même les textes. Ses comédies (qu’il classait en comédies grinçantes, crues, mortelles) rappellent un peu celles de l’Argentin Copi, des pièces à entrées multiples qui résistent souvent aux metteurs en scène. Myriam Azencot et les trois acteurs ont su en capter l’originalité et la démesure.


Une laborieuse entreprise
de Hanokh Levin ; traduction Laurence SENDROWICZ, mise en scène de Myriam AZENCOT ; scénographie Céline Lyaudet ; avec Yann Denécé, Luciana Velocci Silva, Cédric Revollon. Au théâtre Poche-Montparnasse, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 15h, jusqu’au 29 novembre. Durée : 1h20. Tél : 01 45 44 50 21.
Texte aux éditions Théâtrales

Photo Pascal Gély

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