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Critiques / Théâtre

Trois, précédé de Deux et de Un de Mani Soleymanlou

par Corinne Denailles

Une aventure théâtrale passionnante

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Mani Soleymanlou était enfant quand sa famille a fui les violences de Téhéran. Après quelques temps à Paris ils se sont finalement installés à Montréal. Un parcours singulièrement parallèle à celui de Wajdi Mouawad qui l’a conduit du Liban au Québec via la France, si proche qu’il arrive qu’on félicite Soleymanlou pour des spectacles de Mouawad. Soleymanlou semble regretter que Mouawad ait « déserté » Montréal pour Paris où il est aujourd’hui directeur du théâtre de la Colline. Tous deux sont habités par leur pays natal et leur situation d’émigrés à la recherche de leur identité, objet d’une réflexion qui prend des voies différentes pour finalement aboutir, chacun à sa manière, à une véritable épopée. La trilogie de Mouawad, Le Sang des promesses, emprunte la voie de l’épique, du lyrisme, du conte, confiant totalement à la fiction le soin de porter ses interrogations. La trilogie de Soleymanlou s’apparente davantage au théâtre documentaire dans la forme mais il ne faut pas s’y fier, à travers cette modalité il transcende le réel pour l’élever au rang de fiction, d’autofiction, portée par un véritable souffle épique, les deux pieds ancrés dans la réalité du monde. Tous deux sont des auteurs de plateau ; Soleymanlou a échangé pendant trois semaines avec les 36 comédiens de Trois à partir d’un questionnaire qui leur a été envoyé pour susciter interrogations et réflexions.

L’histoire de ce triptyque est singulière. Au départ, Un, un seul spectacle, seul en scène, qui devait n’avoir lieu qu’une fois ; 200 représentations ont suivi. Soleymanlou y évoque l’étrangeté qu’il ressent à l’égard de son pays natal qu’il a peu connu, qu’il fantasme, dont il rêve et qui lui manque, mais aussi le choc de la situation d’émigré et la question lancinante de l’identité. Acteur étonnant, il a curieusement une présence, une énergie physique, une démesure, un sens de l’humour et de l’autodérision proches d’un Philippe Caubère. Puis Il prolonge ce « seul en scène » autobiographique en écrivant Deux dans lequel Emmanuel Schwartz (comédien dans Le Sang des promesses de Mouawad) est d’abord le double de l’auteur pour ensuite s’en dissocier et être un interlocuteur québecois, d’abord miroir puis « l’autre ». D’abord « un » avant d’être Deux. Deux s’ouvre à la dialectique qui s’épanouit et explose dans TroisUn se démultiplie . Les 36 chaises vides sont maintenant occupées par 36 comédiens, certains québécois, d’autres français, certains expérimentés, d’autres débutants tout frais émoulus d’une école de théâtre. Trois a été totalement réécrit pour la France en tenant compte de la spécificité des préoccupations et de la sensibilité françaises. Dans cette agora bouillonnante, ce chaudron de la pensée et de 36 vies, les points de vue fusent, l’émotion à fleur de peau ou sur un mode posé ; l’un jaillit de sa chaise pour s’indigner d’une injustice, une autre murmure son humiliation quotidienne, un troisième rêve d’une société équitable ou s’interroge sur la définition de l’Europe, de l’identité ou sur le rôle de l’éducation, sur la solitude. Une diversité foisonnante, qui dit à la fois la solitude de chacun et la potentialité des échanges, et en même temps un grand corps collectif, un chœur dans lequel les individualités se fondent.
Trois redevient « un ».
Cette dernière partie très riche gagnerait en force avec plus de concision et il serait bienvenu que l’écrivain repasse cette matière presque brute au tamis de la littérature. Il n’en reste pas moins que la démarche est passionnante. En ces temps troublés et inquiets où nos repères se dissolvent, cette aventure, belle et enthousiasmante, est traversée d’une vitalité revigorante et nous invite à penser le monde.

Trois, précédé de Deux et Un, texte de Mani Soleymanlou avec la participation des interprètes. Mise en scène Mani Soleymanlou
Avec Mani Soleymanlou pour Un
Avec Mani Soleymanlou et Emmanuel Schwartz pour Deux
Avec, pour Trois, Gustave Akakpo, Jean Alibert, Loïc Bernard-Chabrier, Nil Bosca, Marguerite Bourgoin, Marco Collin, Anissa Daaou, Geoffrey Dahm, Judith Davis, Emmanuel De Chavigny, Noémie Durantou Reilhac, Slim El Hedli, Jean-Baptiste Foubert, Didier Girauldon, Nina Klinkhamer, Jocelyn Lagarrigue, Constance Larrieu, Denis Lavalou, Dominique Leclerc, Julien Lewkowicz, Maïka Louakairim, Agathe Maneray, Jean-Moïse Martin, Matthieu Mintz, David Nguyen, Karine Pedurand, Néphélie Peingnez, Emmanuel Schwartz, Mani Soleymanlou, Samira Sedira, Lætitia Somé, Elkahna Talbi, Kevin Tussidor, Frankie Wallach, Miléna Wendt, Hichem Yacoubi
Au théâtre national de Chaillot du 18 au 22 avril (résa : 01 53 65 30 00) et au Tarmac du 25 au 29 avril 2017 (résa : 01 43 64 80 80). Durée : 4h avec 2 entractes.

© Anne Sendik

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