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Critiques / Théâtre

Songes en forêt profonde

par Gilles Costaz

Shakespeare et Sedef Ecer au Théâtre du Peuple, à Bussang

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Bussang n’est pas situé sur les grandes routes balisées du pays mais avoir le sens du détour pour s’arrêter au Théâtre du Peuple, en pleine forêt vosgienne, est une attitude qu’on peut recommander à tout amateur d’émotion dramatique. Maurice Pottecher imagina ce rude palais de bois en 1895. La bâtisse de pin brun a résisté aux neiges et aux secousses de plus d’un siècle, avec un programme estival (et quelques actions modestes au cours de l’année : il fait froid et les spectateurs nomades ne se bousculent pas en hiver). La marche à suivre a été renouvelée par les directeurs successifs. Actuellement, c’est Vincent Goethals qui détient les clefs du grand chalet et propose tout au long de journée d’été un cycle de quatre spectacles. On se s’attardera pas sur les deux pièces données dans la petite salle, Mon cœur pour un sonnet de Sébastien Amblard et Aurélie Barré et Macbêtes, les Nuits tragiques par Claire Dancoisne, encore verte pour la première et déjà atteinte de vieillissement pour la seconde. L’intérêt va, évidemment, aux deux grandes productions données dans la grande salle boisée dont l’originalité, notoire dans toute l’Europe, est un fond de scène coulissant et s’ouvrant à volonté sur la forêt. Goethals monte lui-même Lady First de Sedef Ecer – une création, un beau pari – et a invité Guy-Pierre Couleau, patron de la Comédie de l’Est à Colmar, à y présenter sa mise en scène du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare.
Lady First
La pièce de Sedef Ecer nous touche moins que l’une des autres œuvres de cet auteure franco-turque, A la périphérie, qu’avait montée Thomas Bellorini à Suresnes. Sedef Ecer écrit là plusieurs pièces à la fois : un pamphlet, une analyse politique, un roman contemporain, un message ! Mais elle le fait avec une belle santé du langage et une constante nervosité de l’action. Dans une « république bananière, du côté de l’ancienne Mésopotamie », le pouvoir est à bout de souffle. Le dictateur ayant disparu, c’est à son épouse, Lady First, qu’on demande de sauver le régime. On la propulse dans une émission de télévision où elle se lance dans un plaidoyer pour l’équipe en place. Oh, comme elle a aimé son peuple et comme elle l’aimera ! Mais le peuple est précisément aux portes du palais, affamé, prêt à tout casser. Lady First montera-t-elle dans l’hélicoptère qui vient pour emmener le dernier carré des corrupteurs et des courtisans ? La farce prend un peu la forme d’une revue. Il y a là, en même temps qu’une journaliste chargée de l’interview, un transsexuel qui donne une folie de music-hall à ce combat de la dernière chance. En Lady First, Anne-Claire déploie un bel éventail d’arrogance et de sentiments sordides qu’elle accompagne fort justement de ce qu’on peut appeler une sincérité mensongère. Sinan Bertrand et Bernard Bloch confrontent deux intelligentes interprétations du cynisme tandis qu’Angèle Baux Godard donne les vraies notes de l’émotion. La mise en scène de Vincent Goethals enrobe le jeu et l’espace de beaucoup de vidéo. Il y a beaucoup d’effets, au service d’une soirée efficacement « moderne ».
Le Songe d’une nuit d’été
Le Songe d’une nuit d’été, tel que l’a monté Guy-Pierre Couleau, dans la traduction volontiers à double sens de Françoise Morvan et André Markowicz, est un bonheur complet. On a souvent vu d’excellentes mises en scène de la pièce. Celle-ci va chercher un ton nouveau en la situant à notre époque, sans en perdre le côté intemporel. Il y a très peu d’éléments concrets. Dans le décor d’Elissa Bier, la forêt, la nature (quand elles ne viennent pas directement du paysage ambiant, qui ne s’introduit que quelques minutes) prennent la forme d’une sorte de mousse de papier bleu-vert, bleu et blanc volant sur le sol, inattendue et picturale. Voilà pour l’intemporel. Pour le temporel, les habits sont des costumes d’été : robes courtes, shorts pour les femmes, tissus chic et près du corps pour les hommes. Avec un peu plus d’embourgeoisement quand on est dans l’Athènes de convention où la pièce va et vient, en demeurant le plus longtemps possible dans la douceur enveloppante des futaies où complotent des êtres surnaturels. On connaît la trame : par la faute d’un de ces lutins qui se trompent dans la manipulation de sa magie, des couples mal assortis se forment dans la passion mais chacun revient à son amour profond quand l’irrationnel cesse de dicter sa loi. Shakespeare libère la folie du désir et Couleau la représente jusqu’à l’hystérie, servi par des acteurs magnifiquement endiablés : Jessica Vedel, Clémentine Verdier, Adrien Michaux et Sébastien Amblard. On sait aussi qu’il y a un âne, ou plus exactement le personnage d’un comédien balourd qui, affublé d’une tête d’âne, séduit, le temps de cette folle nuit, la reine des elfes : François Kergoulay interprète ce butor avec une force rare dans l’expression de la fatuité ! C’est Bouvard et Pécuchet en un seul homme ! On sait également que l’elfe Puck est un pivot essentiel de la pièce : Rainer Sievert en donne toute la drôlerie, avec une belle profondeur qui surgit en ricochets derrière le discours enfiévré. Anne Le Guernec joue avec une grâce opératique les deux rôles d’Hippolyte et de Tania en cultivant chez chacun d’eux une supériorité un peu hautaine, qui n’est pas la même chez les dieux et chez les humains ! Pierre-Alain Chapuis – qui, pris par d’autres engagements, sera remplacé pendant une partie des représentations ultérieures par François Macherey et reviendra pour les représentations à Ivry – assure lui aussi l’incarnation de deux rôles, Thésée et Obéron, et l’effectue avec autorité mais aussi avec un sens aigu du secret caché chez des êtres qu’on pourrait réduire à leur présence symbolique. Avec ces remarquables acteurs jouent des comédiens amateurs – c’est la règle à Bussang, depuis la création – et ceux-ci ne font pas de la figuration. Ils sont vraiment impliqués dans le texte (en participant notamment à l’hilarante scène des comédiens maladroits jouant Pyrame et Thisbé) et aussi la musique, et l’on ne sent pas de décalage dans leur façon de vivre sur un plateau.
Ce Songe est pétillant de drôlerie, et ses bulles éclatent dans la splendeur d’un monde du désir où tout est piège, fièvre et volupté.

Le Songe d’une nuit d’été, jusqu’au 28 août. Le Songe d’une nuit d’été sera repris en février à la Comédie de l’Est, Centre dramatique national de Colmar, en février 2017, puis au Centre dramatique national d’Ivry (Manufacture des oeillets).

Lady First de Sedef Ecar, jusqu’au 28 août. Texte publié à L’Avant-Scène Théâtre.

Théâtre du Peuple, Bussang (Vosges), jusqu’au 28 août, tél. : 03 29 61 62 47.

Photo : Anne Le Guernec et Pierre-Alain Chapuis dans Le Songe d’une nuit d’été. Photo Laurent Schneegans.

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