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Critiques / Opéra & Classique

Schubert, le piano et les fresques

par Christian Wasselin

Le pianiste Guillaume Coppola offre une délicieuse schubertiade dans l’un des plus beaux lieux qui soient à Paris.

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A l’heure de la réussite du nouvel auditorium de Radio France, et en attendant l’ouverture prochaine de la Philharmonie de Paris, il est doux de fréquenter d’anciennes salles parisiennes dont les dimensions, la décoration et la patine, sans oublier évidemment la vertu acoustique, sont un gage de ravissement. La salle de l’ex-ancien conservatoire fait partie de ces joyaux. Ex-ancien car le Conservatoire supérieur de musique de Paris, installé depuis 1990 à La Villette, se situait autrefois rue de Madrid (dans le bâtiment désormais occupé par le CRR, Conservatoire à rayonnement régional !), et plus lointainement encore, jusqu’en 1911, au 2bis, rue du Conservatoire, non loin de l’église Saint-Eugène.

Inaugurée le 7 juillet 1811, la salle de la rue du Conservatoire est la première construite à Paris en vue exclusivement du concert. Avec ses quatre cents places, son décor pompéien, sa rangée de médaillons représentant Eschyle, Racine, Beaumarchais, Regnard et quelques autres (à la hauteur du premier balcon), et Cherubini, Méhul, Weber, Spontini, etc., sous la figure tutélaire d’Orphée (au second balcon), cependant que Mozart et Beethoven planent dans les hauteurs soutenus par des anges, elle se souvient que le Conservatoire, à cette époque (et jusqu’en 1911), délivrait un double enseignement de musique et d’art dramatique. Et elle vibre encore du séisme causé par la création de la Symphonie fantastique de Berlioz, qui eut lieu en présence de Liszt, le 5 décembre 1830.

Besoin de rituel

C’est pourquoi on se félicite qu’y aient lieu de temps en temps, mais trop peu souvent, des soirées musicales comme celle organisée le 9 décembre par les Pianissimes*. Une association qui a pour vocation de soutenir les jeunes talents, ce qui est très louable ; de diversifier le public des concerts dits classiques, ce qui n’est pas inutile en effet ; et de désacraliser le concert, ce qui est beaucoup moins légitime : car notre civilisation meurt faute de rituels, précisément, le concert, l’opéra et le théâtre en général demeurant les seuls vestiges de cet esprit de cérémonie qui donne un lustre particulier à certaines heures. Il faut au contraire cultiver le rituel, à condition évidemment que ce mot ne désigne pas une routine figée ou crispée, mais au contraire une mise en forme du temps et de l’espace présidant à un moment de communion, le tout vécu ardemment de l’intérieur.

Le concert du 9 décembre, à cet égard, fut un modèle de rituel. Par son décor, d’abord : la salle qu’on a dite, plongée dans le noir, le pianiste commençant à jouer alors que les chandeliers se rallumaient insensiblement. Par son déroulement, ensuite : le pianiste Guillaume Coppola avait souhaité non seulement jouer Schubert mais aussi renouer avec l’esprit des schubertiades, c’est-à-dire convier plusieurs de ses amis à interpréter avec lui, en toute simplicité, quelques pages du musicien. Quelques amis présents sur scène, devant une table avec chandelier, verres et carafe.

Le programme était presque idéalement conçu : l’énigmatique et allante Mélodie hongroise pour commencer, reprise à la fin, à quatre mains avec Hervé Billaut, dans le cadre du finale très développé du Divertissement à la hongroise. Entre ces deux pôles, Guillaume Coppola nous rappela quel mélodiste prodigue était Schubert, à la faveur de quelques pages extraites des Valses nobles et des Valses sentimentales (double titre que Ravel télescopa en un seul), puis aborda la Sonate en la mineur D 537, dont le deuxième mouvement a tout de l’accompagnement d’un lied qui soudain s’abandonne à sa fantaisie.

Désir de nostalgie

Marc Mauillon vint ensuite chanter le célèbre lied Du bist die Ruh (« Tu es le repos »), puis Emmanuelle de Negri devait interpréter trois lieder du cycle inspiré de Wilhelm Meister de Goethe, dont les titres sont à eux seuls un programme de l’amour douloureux et éperdu : Heiss mich nicht reden (« Ne me dis pas de parler »), So lasst mich scheinen (« Laissez-moi briller ») et Nur wer die Sehnsucht kennt (« Seul celui qui connaît la nostalgie »), Marc Mauillon venant la rejoindre à la fin pour chanter le duo qui en réalité ouvre ce cycle et, mise en abyme de la mélancolie, fait entendre le thème principal de Nur wer die Sensucht kennt, précisément.

La salle de l’ex-ancien Conservatoire est très sonore, le piano y sonne parfois avec véhémence, mais le talent des interprètes et l’intuition lumineuse de Guillaume Coppola, dans la composition du programme, ne méritent que des éloges.

Certes, rappela le pianiste, les amis de Schubert se rendaient autrefois aux schubertiades en calèche. Mais qui sait si quelques amoureux de la musique ne sont pas venus ce soir-là, 2bis, rue du Conservatoire, portés par le dieu Hermès en personne sur quelque calèche imaginaire venue abolir le temps ?

* www.lespianissimes.com. Prochain concert de la série : le lundi 26 janvier au couvent des Récollets (avec Romain David).

photographie : Guillaume Coppola par Émilie Mille

Schubert : Mélodie hongroise D 817, Valses nobles D 969, Valses sentimentales D 779, Sonate en la mineur D 537, Du bist die Ruh, Quatre lieder de Wilhelm Meister, Divertissement à la hongroise D 818. Guillaume Coppola et Hervé Billaut, piano ; Emmanuelle de Negri, soprano ; Marc Mauillon, baryton. Salle du Conservatoire d’art dramatique, mardi 9 décembre 2014.

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