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Richard Brunel :

par Dominique Darzacq

Feydeau ou le naufrage de la parole

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Nouveau patron de la Comédie de Valence, Centre Dramatique national Drôme Ardèche depuis janvier dernier, Richard Brunel, qui aime à porter à la scène des œuvres dans lesquelles résonnent les humeurs du temps, a lui aussi, cédé aux sirènes de Feydeau.
Après Philippe Adrien (Le Dindon), Alain Françon (Du Mariage au divorce) et avant Jérôme Deschamps ( Le Fil à la patte), il propose actuellement au théâtre de Montreuil J’ai une femme dans le sang (du 5 au 27 novembre). Longtemps assigné à résidence sur les boulevards, voilà Feydeau, adoubé par le Théâtre Public. Normal après tout, ne fut-il pas considéré comme « le plus grand comique après Molière » ?

Comment expliquez-vous l’engouement manifesté cette saison pour Feydeau ?

Peut-être parce que l’écriture de Feydeau est d’essence physique, c’est-à-dire que ses personnages ne pensent pas. Tout leur échappe. Il y a chez eux une surenchère verbale qui mène à la catastrophe. Notamment dans la manière dont ils réagissent immédiatement aux événements, un peu comme les politiques aujourd’hui qui sont décomplexés et se « lâchent » sans penser aux conséquences de leurs propos. Je trouve que cette thématique du naufrage de la parole et de la jubilation de la bêtise qui irrigue les pièces de Feydeau est fortement à l’œuvre dans notre société.
Mais au-delà de la mécanique bien huilée du rire, si on prend les personnages au sérieux, c’est-à-dire autrement que des figures de vaudeville en surface, derrière leur égocentrisme et leur logique délirante, sourdent l’angoisse et la douleur.

Le générique de votre spectacle indique J’ai la femme dans le sang d’après Feydeau. Vous avez adapté Feydeau ? et pourquoi ?

Il ne s’agit pas d’une adaptation à proprement parler. Parlons plutôt d’un montage. Avec Pauline Sales, nous avons assemblé trois courtes pièces pour n’en faire qu’une, et dans chacune d’elles nous avons soustrait quelques éléments pour rendre l’ensemble cohérent. Le montage est structuré comme une saga familiale en trois actes, l’histoire d’un homme qui revisite sa propre vie, de sa naissance (Léonie est en avance), en passant par son enfance (On purge bébé), à la maturité (Mais ne te promène donc pas toute nue  !). Devenu député, il est confronté aux désirs d’exhibition de son épouse. Ainsi à travers les affrontements conjugaux, il n’est pas seulement question de guerre des sexes, mais aussi de la manière dont l’enfant se constitue au sein d’une famille bourgeoise, et comment à cette époque, l’espace familial est le seul lieu de pouvoir des femmes.
La biographie de Feydeau nous a inspiré l’agencement des pièces. Sa vie est éclairante sur les mécanismes de son théâtre. Nous n’avons pas fait de reconstitution, il s’agit d’une biographie imaginaire.
Le spectacle s’articule comme un cauchemar, jouant sur la vision subjective de cet homme. Il relit sa vie à l’aune d’un événement traumatique originel.
C’est une sorte d’analyse en accéléré. Le personnage imagine que son fils veut le tuer en complicité avec la mère. C’est une figure de père humilié, qui dans la dernière pièce tente de dépasser la crise en se projetant dans la figure d’un président, d’un homme d’état, une sorte de surmoi. À travers le ton de la farce, on voit poindre un théâtre de la cruauté.

Pourquoi ce spectacle n’est-il pas une création de la Comédie de Valence que vous dirigez depuis presque un an ?

Au départ, c’était une invitation de Pauline Sales et Vincent Garanger qui dirigent le Centre dramatique de Vire. Ils ont organisé leur première saison autour d’une enquête artistique « une femme est-elle un homme comme les autres ? » Dans cette perspective, ils ont à la fois passé commande à des auteurs contemporains et m’ont invité à monter un auteur du répertoire. La création a eu lieu à Vire. J’ai pris mes fonctions à la Comédie en cours de projet, toutefois La comédie a pu coproduire le spectacle. Et puis je ne souhaitais pas faire de création à Valence dès ma première année de direction. Il m’a semblé essentiel de partager les moyens avec les membres du collectif artistique que j’ai réuni à Valence. Ne pas s’octroyer la totalité des moyens dont dispose un directeur de Centre Dramatique me semble primordial. C’est une manière pour moi d’affirmer le partage de l’outil. Le collectif artistique est composé de huit artistes, porteurs de projets qu’ils pourront réaliser à la comédie de Valence ou ailleurs, et concevoir également des projets communs.

Pourquoi un collectif artistique plutôt qu’une troupe d’acteurs ?

J’ai souhaité ce collectif pour réinterroger les modes de production, comme une autre façon de penser la permanence artistique et le partage de l’outil, une autre manière de réfléchir à la présence locale, régionale, nationale et internationale d’un CDN. Mes prédécesseurs Philippe Delaigue et Christophe Perton ont fait un travail remarquable avec la troupe. Je m’inscris totalement dans leur sillage. J’ai souhaité faire évoluer le principe de la présence d’artistes. Il s’agit pour moi, aujourd’hui, d’écrire un nouveau chapitre de l’histoire d’un centre dramatique singulier dans la mesure où il est le seul à être financé par deux départements et qui, à l’heure de la rigueur programmée, de la révision générale des politiques publiques et de la réforme des collectivités locales, risque de rester longtemps le dernier né des CDN. Une des particularités de la Comédie de valence, et ce n’est pas négligeable, est de conjuguer depuis très longtemps, le théâtre et la danse. Il y a donc là, par exemple, la possibilité d’ouvrir le collectif à un danseur chorégraphe. Ensuite, parce qu’il est fructueux pour la vie d’un théâtre et la vivacité des créations qu’il y propose, d’inviter des metteurs en scènes, des artistes, qui ont des esthétiques vraiment différentes mais avec qui on peut se retrouver sur le plan de l’éthique et des engagements vis-à-vis du public.

Outre le collectif artistique, ce nouveau chapitre , par quelles actions, allez-vous l’écrire  ?

Stéphanois, j’ai eu la chance de réaliser mon premier spectacle, dans une petite commune, sous l’œil bienveillant de Jean Dasté, fondateur de la Comédie de Saint-Etienne et pionnier des premières heures de la décentralisation. C’est dire que cette histoire là me constitue et que je compte faire en sorte que la Comédie itinérante qui irrigue les communes de la Drôme et de l’Ardèche, soit le reflet des projets du Centre dramatique.
Si la présence d’artistes est nécessaire à la vie d’un théâtre, il me semble tout aussi important que le théâtre sorte dans la ville, que la turbulence créative s’y installe. L’objectif étant non seulement d’élargir le cercle des spectateurs, mais de faire en sorte que le public soit partie prenante des projets de la Comédie, que le théâtre soit son affaire et sa maison.
Dans cette perspective, nous organiserons toute une série de manifestations parmi lesquelles notamment, au mois de mai, le Festival Ambivalence où s’exprimeront partout où c’est possible, les caves, les cafés, les jardins publics, les appartements... toutes les écritures et les formes contemporaines.

Être à la tête d’une institution vous oblige-t-il à modifier le choix des pièces que vous réalisez ?

L’institution m’oblige bien évidemment à réfléchir aux équilibres d’une programmation ouverte de manière à toucher le plus large public. Elle ne me contraindra pas dans les choix des pièces que je mettrai en scène. J’ai toujours monté des œuvres qui étaient importantes pour moi, interrogeant mon rapport au monde et à la société, des œuvres qui posaient des questions qui me paraissaient devoir être posées là où j’étais. Par exemple lorsque j’ai mis en scène l’opéra de Philip Glass « La Colonie pénitentiaire », au cœur de l’actualité apparaissait Guantanamo, j’ai estimé important qu’à travers l’œuvre se pose la question des zones de non-droit et de la justice. De même, la première création que je vais faire à la Comédie de Valence est Les Criminels de Ferdinand Bruckner qui aborde le rapport entre l’équité de la justice et la misère sociale. Il y a évidemment une parenté indéniable entre la justice et le théâtre. Ce sont tous les deux des espaces dans lesquels le discours se fait spectacle et dans lesquels la parole est fondamentale, l’humain y est questionné de façon essentielle, philosophiquement, sociologiquement, moralement.

Par rapport au choix des œuvres et au répertoire, je garde en tête les mots de Vilar « Il faut avoir le courage et l’opiniâtreté de donner au public ce qu’il désire obscurément ». Ce qui veut dire ne céder ni aux sirènes de la facilité ni aux dictats de l’opinion, mais peu à peu, pas à pas, avec ténacité, faire en sorte de tisser des liens avec le public, l’inciter à la curiosité, à partager et à dialoguer.

Photographe Jean-Louis Fernandez

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