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Critiques / Théâtre

Phèdre de Sénèque - Phèdre de Racine

par Gilles Costaz

Deux visions d’un mythe

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Deux « Phèdre » à l’affiche : leur comparaison est intéressante, puisqu’il ne s’agit pas du même d’un texte. A Ivry, c’est la version latine de Sénèque (mais traduite en français). A Nanterre, c’est la version française de Racine, mais dans sa vision grecque antique ! Pour beaucoup, découvrir le texte de Sénèque – dans l’excellente traduction de Florence Dupont - sera une révélation. On s’aperçoit, par exemple, que Racine a suivi le même cheminement que l’auteur romain (lequel s’inspire sagement d’Euripide). Mais rien n’est tout à fait pareil. Sénèque aime disserter, c’est un philosophe. Et il affectionne le réalisme. A la fin on apporte le corps mort d’Hippolyte, et le spectacle nous le présente en quartiers de viande dans des sacs en plastique !

Elisabeth Chailloux a pris le parti de transposer la pièce dans la Rome moderne, comme pour rendre hommage à la « Roma » de Fellini. Phèdre porte une robe de tulle transparente, Hippolyte un blouson de garçon des mauvais quartiers, Thésée un smoking blanc dont la veste est ouverte sur un ventre volumineux ! Tout a la couleur rouge de la brique romaine. Seule, une tête de statue – une divinité : c’est la malice du beau décor d’Yves Collet - nous relie à l’Antiquité. Marie Payen est une Phèdre peut-être un peu trop douce mais dont la sensibilité est touchante. Thomas Durand (Hippolyte) et Jean Boissery (Thésée) ont la rudesse qu’il faut. Sarah Llorca, qui joue à elle seule le chœur, a une présence d’une belle modernité. Elisabeth Chailloux se montre, dans sa mise en scène, moins à l’aise face à ce théâtre sanglant que devant les œuvres raffinées où elle excelle (comme le théâtre de Marivaux), mais son spectacle, qui change de ton au cours de la soirée, est un voyage réussi dans un passé théâtral ignoré.

Quant à la « Phèdre » de Racine donnée à Nanterre, on ne la comptera pas au nombre des meilleures mises en scène de Jean-Louis Martinelli. Racine lui convient bien d’habitude. On lui doit des « Andromaque », « Bérénice » et « Britannicus » parfaits. Mais, pour son dernier spectacle à Nanterre (il termine son mandat le 31 décembre, on ne connaît toujours pas son successeur), il fait preuve de moins d’aisance et, dans un dispositif élégant où les acteurs se déplacent latéralement et rituellement, il ralentit abusivement le rythme. Anne Suarez, hiératique dans sa tunique blanche, semble hésiter à donner de la passion et de la fureur à son texte. Hammou Graïa et Mounir Margoum, pourtant d’excellents comédiens, sont maladroits avec les alexandrins, tandis que Sylvie Milhaud et Abbès Zahmani atteignent à plus d’intensité. C’est une représentation qui n’est pas sans beauté, mais qu’on aurait aimée plus charnelle et nerveuse.

Phèdre de Sénèque , texte français de Florence Dupont, mise en scène d’Elisabeth Chailloux, scénographie et lumières d’Yves Collet, costumes d’Agostino Cavalca, avec Marie Payen, Jean Boissery, Thomas Durand, Marie-Sohna Condé, Adrien Michaux. Théâtre des quartiers d’Ivry, tél. : 01 43 90 11 11, jusqu’au 1er décembre. (Durée : 1 h 50).

Phèdre de Racine , mise en scène de Jean-Louis Martinelli, scénographie de Gilles Taschet, costumes de Catherine et Sarah Leterrier, lumière de Jean-Marc Skatchko, avec Anne Suarez, Delphine Cogniard, Hammou Graïa, Mounir Margoum, Sylvie Milhaud, Sophie Rodrigues, Gaëlle Voukissa, Abbès Zahmani. Nanterre-Amandiers, tél. : 01 46 14 70 00, jusqu’au 20 décembre. (Durée : 2 h 30).

Illustration : Hippolyte et Phèdre (crédit photo BELLAMY)

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