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Critiques / Théâtre

Peggy Pickit de Roland Schimmelpfennig

par Gilles Costaz

La comédie de la bonne conscience

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Peggy Pickit voit la face de Dieu de Roland Schimmelpfennig
La comédie de la bonne conscience
A l’heure où le théâtre subventionné délaisse le grand auteur allemand Roland Schimmelpfennig, qu’il a contribué à faire connaître, de petits équipes poursuivent l’exploration de cette œuvre passionnante. Mitch Hooper et sa compagnie Body and Soul/ Corps et Ame présentent Peggy Pickit voit la face de Dieu qui s’interroge sur notre bonne conscience occidentale. Deux couples d’amis se retrouvent dans un confortable salon quelque part en Europe, sans doute à Berlin. Ils ne se sont pas vus depuis longtemps mais ils ont été reliés par des préoccupations communes. Ils appartiennent de près ou de loin au monde médical et humanitaire ; l’un des couples revient d’un pays africain, après six ans de séjour là-bas, ce qui intéresse fort le couple resté en Europe : ces gens-là ont un enfant mais ont envoyé beaucoup d’aide pour un autre enfant, adopté ou pris en charge (on ne sait pas bien) par leurs amis. Enfin réunis, tous vont pouvoir retrouver leur complicité et se congratuler à propos du bien que les uns et les autres ont fait en Afrique et en Europe. Ils aiment les enfants et l’une des épouses, dès qu’une petite statue africaine a été sortie des bagages, prend l’objet en bois et lui fait jouer une sorte de danse enfantine avec la poupée style barbie qui dormait sur la table, mariant ainsi l’Orient et l’Occident, le plastique et le bois, l’art et le n’importe quoi ! Ah ! Tout est joyeux dans le monde de la bonté et de la philanthropie ! Sauf que le climat ne va pas tarder à se dégrader. Les partants n’ont pas eu une vie exemplaire de l’autre côté de la Méditerranée. Ils ont bien profité des opportunités du libertinage et, surtout, ils ont abandonné l’enfant dont on ignore s’il est vivant ou mort. De quoi faire exploser l’amitié et les certitudes du quatuor...
La pièce, habilement, cache son jeu. Elle place le SIDA en toile de fond et dévoile, touche après touche, l’égoïsme foncier de ces altruistes proclamés. L’épouse qui joue avec les figurines est vraiment idiote, son mari ne comprend rien à rien, tandis que le couple de retour en Europe ne souffre qu’en surface d’afficher l’individualisme et l’échec de chacun. On pense à Pinter et à Reza, mais l’écriture est plus concrète à l’intérieur d’une structure plus complexe. Mitch Hooper a finement réglé cette lente mise à feu, qui détruit petit à petit les personnages mais détruit aussi - partiellement ! - le spectateur. Les acteurs avancent parfaitement dans une vérité psychique fluctuante où la vanité est la seule bouée à laquelle se rattacher. Patricia Thibault, qui est l’auteur de la traduction et connaît donc tous les secrets d’un texte qu’elle a fort bien adapté, donne au personnage de l’une des épouses un détachement douloureux qu’elle détaille d’une manière juste et troublante. Sophie Vonlanthen confère à l’autre épouse une puérilité comique et pourtant attachante. Xavier Béja compose un mari dépassé mais attaché à une image de mari jamais dépassé en en saisissant toutes les faiblesses et toutes les limites. Enfin, David Nathanson a une présence forte, musclée et savoureuse dans le rôle du mari revenu d’Afrique et de pas mal d’idées toutes faites. Voilà qui est délicatement et délicieusement cruel.

Peggy Pickit voit la face de Dieu de Roland Schimmelpfennig, traduction et adaptation de Patricia Thibault, mise en scène de Mitch Hooper, scénographie et costumes de Philippe Varache, lumière de Patrice Lecadre, musique, son et vidéo de Frédric Bures et Aurélien Martinet, avec Sophie Vonlanthen, Xavier Beja, Patricia Thibault, David Nathanson.

La Maufacture des abbesses, les jeudi, vendredi, samedi 19 h, 01 42 33 42 03, jusqu’au 25 juin.

Photo Garance Thibault.

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