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Critiques / Théâtre

Migraaaants de Matéi Visniec

par Gilles Costaz

Les errants de la terre et de la mer

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Comment parler des migrants, errants désespérés de la guerre, de la terre et de la mer, alors que leur tragédie se prolonge, qu’elle ne trouve que des solutions partielles et qu’elle nourrit les discours les plus opposés ? Matéi Visniec, qui répond généralement (et somptueusement) à l’absurde par l’absurde et l’humour noir, prend le risque de saisir cette errance mortelle de centaines de milliers d’hommes avec ses armes théâtrales, fourbies avec son rire qui est des plus féroces. Les compagnies Clin d’œil et le Chêne noir créent sa pièce en France, Migraaaants, alors que déjà d’autres équipes la montent à l’étranger. C’est une succession de scènes qui poussent la réalité jusqu’à son point maximum de ridicule et – parfois - d’insoutenable : défilent, en saynètes saccadées, des réfugiés embobinés par des passeurs et des capitaines au cœur malin en bandoulière, de charmantes vendeuses d’armes et de moyens de protection contre les envahisseurs, des hommes politiques cherchant à prôner la générosité à tout vent et à fermer en même temps les portes à double tour, des femmes voilées au cerveau voilé par la propagande, des acheteurs d’organes et des trafiquants d’enfants, des paysans serbes observant les errants avec un minimum de pitié vraiment minimal… Tous les malheureux qui croient que l’Europe et les Européens vont leur faire une place au chaud dans leur confort en euros tournent en ronde jusqu’à ce qu’on ne puisse plus croire à l’espoir, ni eux, ni nous les spectateurs.
La mise en scène de Gérard Gélas trouve tout de suite l’esprit de la comédie noire en maintenant sur le plateau un geste tragique toujours répété : le ressac de la mer qui va porter tant de personnes en fuite et en engloutir une folle quantité. Sur une musique de danse méditerranéenne, faussement joyeuse, les tableaux s’enchaînent et se recoupent. Les acteurs changent sans cesse de rôle, tous nerveux et précis. Damien Rémy incarne les terribles roublards, mondains ou frustres. Avec une belle habileté pressée, Gérard Audax est tantôt un pleutre politicien, tantôt un paumé dans la multitude, et d’autres individus... Liwen Liang parvient à garder une présence méditative au milieu d’un rythme qui tient de la déferlante. Aurélie Audax jongle finement entre le charme vénéneux et la figuration de l’être à l’état sauvage. Mouloud Belaïdi se réserve plutôt les rôles de passeur avec un sens très sûr du double jeu du harangueur. Anysia Deprele passe dans un style souple d’un personnage féminin à un autre. Lucas Gentil est étonnant de sobriété dans cet effrayant tourbillon.
Très belle équipe donc. Le spectacle, qui fonctionne d’ailleurs sur différents registres de l’humour à la hache, peut ne peut pas plaire à tout le monde. Il peut choquer ceux qui pensent qu’on ne peut rire de tout, bien qu’il soit, au fond des choses, infiniment respectueux, infiniment amoureux des êtres humains. Il parle à notre bonne et à notre mauvaise conscience à la fois. Dur à encaisser mais d’une magistrale force de percussion.

Migraaaants (On est trop nombreux sur ce putain de bateau) de Matéi Visniec, mise en scène de Gérard Gélas, avec Aurélie Audax, Gérard Audax, Mouloud Belaïdi, Anysia Deperle, Lucas Gentil, Liwen Liang, Damien Rémy.

Théâtre du Chêne noir, Avignon, tél. : 04 90 86 74 87, jusqu’au 27 novembre.
Texte aux éditions L’Oeil du prince. (Durée : 1 h 50).

Photo DR.

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