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Michel Vinaver entre au répertoire de la Comédie-Française

par Dominique Darzacq

Faire voler en éclats les conformismes.

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De Vinaver, la Comédie-Française a déjà proposé à son public L’Emission de télévision dans une mise en scène de Jacques Lassalle (1990) au Théâtre de l’Odéon et Aujourd’hui ou
Les Coréens
mis en scène par Christian Schiaretti au Théâtre du Vieux-Colombier (1993). Aujourd’hui, avec L’Ordinaire (1) la Comédie-Française ouvre les portes de la salle Richelieu à l’écrivain, à partir du 7 février, scellant ainsi, son entrée au répertoire. Ce faisant, elle pérennise un auteur dont le présent immédiat est le carburant de l’écriture.
Après deux romans Lataume et L’Objecteur publié chez Gallimard et sous les auspices d’Albert Camus, Michel Vinaver entame son parcours théâtral en 1956 avec Aujourd’hui ou les Coréens. La pièce, montée simultanément à Lyon par Roger Planchon et à Paris par Jean-Marie Serreau, est saluée comme un avènement par Roland Barthes pour qui « il ne s’agit pas de théâtre réaliste mais objectif », une manière tout à fait inédite de parler de la réalité. Inédit aussi le parcours qui fait cheminer jusqu’en 1982 le Michel Vinaver auteur aux côtés du Michel Vinaver PDG de chez Gillette. L’un s’appuyant sur l’autre pour mettre en scène de façon saisissante la violence et l’ironie qui irriguent le monde de l’économie. De cet équipage naîtront notamment Par-dessus bord, La Demande d’emploi, A la Renverse, Les Travaux et les Jours. Apparu « comme une sorte d’accident dans le paysage théâtral contemporain, par le ciselé d’une écriture qui procède par « collages », Michel Vinaver « qui travaille la parole comme le peintre le trait et la couleur », s’imposera d’emblée comme un dramaturge singulier et essentiel. Parce que pour lui, « l’Histoire n’est issue de rien d’autre que du magma du quotidien » ; c’est au ras de ce magma qu’il s’emploie à nous faire entendre le monde comme il sonne « ici et maintenant », et à provoquer chez le spectateur « des petits éclats de conscience ».

Inspiré d’un fait divers : le crash dans les Andes d’un avion qui transportait en 1972 une équipe de rugby et dont certains des membres ont dû se résoudre à manger les victimes pour survivre, L’Ordinaire qu’il met en scène avec Gilone Brun qui assure également la scénographie, est une de ces œuvres qui font voler en éclats les conformismes et les stéréotypes. Ils s’appellent Bob, Sue, Pat, Joe, Ed… Ils sont onze américains, avec le pilote et le copilote, à bord d’un jet privé, qui du sommet du monde de l’industrie, sont catapultés par le crash de leur avion au sommet des Andes. Au fil des jours, les survivants, dont le nombre ne cesse de diminuer, sont confrontés à la souffrance, la peur, au problème de la survie qui les conduit à se nourrir des morts. Mais, on le verra, le changement de régime n’est pas seulement alimentaire.

Pourquoi, de toute votre œuvre, avoir choisi celle-ci pour l’inscription au répertoire de la Comédie-Française ?

D’abord parce que L’Ordinaire, dont les personnages sont à la fois très entiers et très complexes, est une pièce de comédiens, et je pense que ceux du Français pouvaient en faire vibrer les multiples facettes, que ce pouvait être une bonne matière de rencontre entre cette troupe et mon écriture...
Mais pour répondre plus profondément à la question, j’ai souhaité que ce soit cette pièce-là qui soit inscrite au répertoire de la Comédie-Française, parce que c’est une pièce d’espoir et sans doute la moins noire de mes pièces, parce qu’elle est porteuse d’espoir quant à l’espèce humaine. Pour moi en effet, L’Ordinaire n’est pas une pièce sur l’anthropophagie, mais sur l’instinct de survie, la résistance au désespoir et à l’anéantissement qui passe par le franchissement d’un tabou.

Du cannibalisme à la démocratie

En quoi, comme vous avez eu l’occasion de le dire, le cannibalisme permet-il à des personnages si préoccupés d’argent et de pouvoir, de réinventer la démocratie ?

Dans cette pièce, qui met en scène la structure du pouvoir dans une entreprise, nous avons affaire à une population de hauts dignitaires d’une multinationale en plein processus de colonisation économique. Le but du voyage est l’argent puisqu’il s’agit d’accroître l’emprise de cette société sur différents pays d’Amérique Latine en y construisant des usines. Mais les discussions portent moins sur l’argent que sur l’aptitude de certains personnages à occuper telle ou telle fonction.
L’organisation de ce type d’entreprise est pyramidale. Le patron, celui qu’on appelle selon les cas, PDG ou « chief executive officer » en est le maître absolu. Il visite ses filiales, liquide, mute ou promeut les uns et les autres selon leurs performances. Tout s’organise dans des rapports de domination et de soumission. Or, le crash va bousculer une hiérarchie a priori sans faille. Certains personnages qui étaient à la marge se mettent à occuper une place centrale. Tout particulièrement une femme, qui n’appartient pas à ce monde-là et qui va aider le groupe à franchir le tabou de la consommation de la chair humaine. C’est elle aussi, qui, enfreignant les règles respect de la bienséance, va faire en sorte que cette société se défasse peu à peu de ses liens hiérarchiques. Certes, les protagonistes sont peu nombreux et certains meurent au cours de cette épreuve, néanmoins, il s’est installé entre eux une égalité de fait sans qu’il y ait eu prise de pouvoir. Venue du quotidien de la vie, une autre forme de société s’est installée et c’est ce qui m’a intéressé.

La pièce a été créée en 1982. Nous étions alors dans le moment de ce qu’on a appelé le théâtre d’images. Celle d’un avion échoué au cœur d’une haute montagne reste encore en mémoire. Comment, avec Gilone Brun, concevez-vous aujourd’hui sa réalisation scénique ?

Le décor de la production de la Comédie-Française, va être aussi peu figuratif, qu’était hyperréaliste celui de 1982, avec son épave de carlingue plus vraie que nature, sa fausse muraille rocheuse et sa fausse neige. Là, nous aurons un plateau nu mais dans une pente qui ouvre toutes sortes de pistes à l’imaginaire. Il ne s’agit pas de viser à un théâtre pauvre, aride. Simplement, avec Gilone Brun, nous voulons faire en sorte d’offrir le plus fort tremplin possible au jeu des comédiens et à l’imagination des spectateurs.

Le plus et le moins

Depuis quelques temps , avec Gilone Brun avec qui vous avez aussi réalisé Iphigénie Hôtel, ou seul, vous éprouvez le besoin de mettre en scène vos pièces. Pourquoi ? Le regard des autres vous aurait-il trahi ?

Je ne peux pas dire que j’ai été mal servi par les metteurs en scène en général, bien au contraire. C’est le hasard de circonstance, celle d’un stage autour de A La Renverse qui a fait de moi un metteur en scène. En dirigeant ce stage avec des acteurs professionnels au chômage, j’ai pu prendre la mesure de l’exactitude de certaines de mes intuitions au sujet de la mise en scène. A savoir que la plus grande frugalité dans les moyens à mettre en œuvre est la plus riche en capacité de donner vie au texte. Pour A La Renverse, j’ai travaillé avec des moyens quasi inexistants sur le plan des ressources financières et opté pour un dispositif quadri frontal. J’ai senti qu’il y avait là une vérité par rapport à mon écriture.
Evidemment à la Comédie-Française, on ne peut pas aller jusqu’au bout d’une telle option. Cependant, avec la rupture du cadre de scène, l’avancée d’un promontoire qui vient à l’intérieur de l’espace réservé au public, nous nous y trouverons à mi-chemin. De ce point de vue, cette mise en scène va, je pense, servir de vérification de quelques idées que j’ai sur « le moins » qui sert le plus dans ce type de théâtre.

Qu’apporte la mise en scène à votre écriture et à l’auteur que vous êtes ?

La mise en scène m’a fait découvrir des aspects de l’écriture dont je n’avais pas conscience. Par exemple, je ne me rendais pas compte de sa structure ondulatoire n’était pas quelque chose. Une sorte de façon pour les répliques d’épouser une forme de vague ; du reste, nous travaillons beaucoup sur cette ondulation avec les acteurs. En revanche, je n’ai pas du tout l’impression que mes expériences de mise en scène puissent avoir un impact sur l’écriture elle-même. D’ailleurs, pour le moment je ne la pratique plus, peut-être ai-je achevé mon œuvre.

Pour un auteur tel que vous, dont la réputation n’est plus à faire, que signifie l’inscription au répertoire de la Comédie-Française ?

D’une certaine façon, l’inscription au répertoire du Français fait sortir l’auteur de la seule actualité théâtrale et fait entrer son travail dans un élément plus durable. En cela on peut dire que c’est un peu rassurant, encore que je n’ai jamais eu le souci de la pérennité, mais celui d’être dans l’actualité au sens de coller à l’instant présent où je me situe, au moment où j’écris.
Le présent est d’ailleurs un des principes qui me guident dans la mise en scène. Je dis toujours aux acteurs soyez dans l’instant même où vous prononcez ces mots, sans que vous sachiez à l’avance ce que vous allez dire.

(1) A l’occasion de son inscription au répertoire la pièce est rééditée dans la collection Babel des éditions Actes Sud.

L’ordinaire, de Michel Vinaver. Mise en scène Michel Vinaver, Gilone Brun
Avec Sylvia Bergé, Jean-Baptiste Malartre, Elsa Lepoivre, Christian Gonon, Nicolas Lormeau, Léonie Simaga, Grégory Gadebois, Pierre-Louis Calixte, Gilles David, Priscilla Bescond, Gilles Janeyrand.
Comédie Française salle Richelieu tel 0825 10 16 80

crédits photo : Brigitte Enguérand

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