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Le Mariage de M. Weissmann d’après Karine Tuil

par Gilles Costaz

Etre ou ne pas être juif

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M. Weissmann veut se marier. Sur le tard. Il a 70 ans ! Mais il a rencontré une femme qui, sans être belle (elle ne l’est vraiment pas ! ), est à son goût. Il est juif, elle est juive. Ils se rendent chez le rabbin qui met immédiatement en cause la judéité du visiteur. Aucun papier, aucun acte religieux ne semble prouver les origines juives du fiancé. Il ne répond pas aux critères édictés par la loi de Moïse ! Pourtant, sa famille et lui-même ont été persécutés parce qu’ils appartenaient au « peuple élu ». Pourtant, il a été circoncis. Le mariage est mis en cause puis annulé. La fiancée n’a plus qu’à quitter le fiancé. Weissermann se sent désormais juif et non-juif, en déséquilibre entre deux identités, tombant toujours dans la case du malheur quelle que soit l’étiquette qu’il se choisisse. Mais non. Sa malédiction n’est pas éternelle. Cela pourrait enfin basculer dans un autre sens, mais à condition d’être juif ou à condition de ne pas être juif ? L’Histoire ne ressort peut-être pas toujours les mêmes cartes.
Elle a un formidable culot, Karin Tuil, quand elle joue avec des thèmes et des notions aussi graves. Son humour ravageur, tel qu’il s’exprime dans son roman Interdit, fait exploser l’esprit communautaire et se moque des doctrinaires de tout poil, de toute église et de toute police. Salomé Lelouch est parvenue à transformer ce livre en théâtre, ce récit en dialogue. C’est même devenu un dialogue ébouriffant, où l’on ne cesse de rire, d’un rire tout à fait libre et insolent. Sur scène, il n’y a pas un Weissermann, mais trois. Ou, plutôt Weissermann et ses doubles, plus les personnages qu’il rencontre : la fiancée, le rabbin, un marabout, des médecins, des policiers... On a compris que le personnage a un double essentiel, sa personnalité non-juive. Mais les personnalités se démultiplient dans la mise en scène de Salomé Lelouch, où les comédiens sont semblables – avec une même chemise à carreau – et réversibles en autres individus. Jacques Bourgaux incarne uniquement Weissmann avec un dosage très savant de bonhomie et de fureur. Michaël Chirinian et Bertrand Combe sont à la fois les doubles et les personnages épisodiques. Ils sont tantôt tantôt tendres, tantôt terrifiants. Le jeu des trois interprètes et la mise en scène, qui a pris le parti d’un espace minimal où tout se resserre et où il n’y a que quelques variations entre trois sosies, sont tranquillement implacables ! Les grandes ombres du théâtre de l’absurde et de Kafka planent sur ce court et parfait objet théâtral.

Le Mariage de M. Weissmann d’après le roman de Karin Tuil Interdit, adaptation et mise en scène de Salomé Lelouch, décor et costumes de Natacha Markoff, lumières de Denis Koransky, musique de Pierre Antoine Durand, avec Jacques Bourgaux, Mikaël Chirinian, Bertrand Combe. Livre édité chez Grasset.

Festival d’Avignon, Théâtre des Béliers, jusqu’au 26 juillet 2015, à 17h45. (Durée : 55 minutes).

Photo Laurencine Lot.

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