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Critiques / Théâtre

Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

par Corinne Denailles

La malédiction des ascenseurs

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Le roman de Jean-Paul Dubois (auteur d’Une vie française, prix Femina 2004) aborde la drame du post-traumatisme sur un mode original, entre fantastique, onirisme et principe de réalité. Victime d’un accident d’ascenseur qui a coûté la vie à sa fille et dont il est le seul survivant, Paul Sneijder tente, sans grand succès, de se reconstruire entre l’incompréhension d’Anna, son épouse, qui le trompe tranquillement deux fois par semaine (jours où elle rapporte invariablement un poulet rôti) et l’indifférence hostile des jumeaux : « il y avait d’un côté les garçons et leur mère, les Keller, et de l’autre, moi, sorte de factotum accrédité, pourvoyeur génétique affublé d’un permis de conduire pour faciliter les transports ». Il est obsédé par l’absurdité inacceptable de l’accident, se livre à des calculs de probabilités improbables, lit toute la littérature possible sur les ascenseurs où il pense découvrir une clé de compréhension : « Aucun objet n’avait changé l’organisation du monde comme il l’a fait […] Il est le miracle mécanique qui a un jour permis aux villes de se redresser sur leurs pattes arrière et de se tenir debout. Il a inventé la verticalité, les grandes orgues architecturales, mais aussi toutes les maladies dégénératives qu’elles ont engendrées ».

Didier Bezace a adapté le roman avec fidélité ; sa mise en scène accentue avec subtilité la dimension intérieure et fantasmatique. Avec Jean Haas, il a imaginé un espace principal, à la fois le bureau, où le personnage vit en reclus volontaire, et espace mental. Au centre deux portes, qui pourraient être des portes d’ascenseur, s’ouvrent sur les différents espaces extérieurs qu’on aperçoit seulement. L’alarme qu’a fait installer Anna se déclenche à tout bout de champ, brutal renvoi à la catastrophe.

Pierre Arditi, bouleversant

Pierre Arditi interprète magnifiquement ce pauvre homme à la dérive, bouleversant solitaire qui soliloque sur le non-sens de la vie. Il potentialise la complexité et la force du personnage qui n’atteint pas cette dimension dans le roman. Anéanti par la douleur, Paul se réconcilie fugitivement avec la vie grâce à un chien. Sa femme lui reproche son inertie alors il accepte d’être promeneur de chiens pour le compte d’un Chypriote loufoque et pétulant (formidable Thierry Gibault), épisode qui donne l’occasion de scènes burlesques mais aussi de scènes pathétiques avec une chienne qui offrira à Paul la tendresse qui lui manque cruellement : « La vie, ce sport individuel qui mériterait, pour peu que l’on considère l’absurdité de ses règles, d’avoir été inventé par un Anglais bipolaire, avait assez d’humour pour laisser à des chiens, dont je ramassais ce qu’on sait, le soin de redonner une petite part de la confiance et de la douceur dont la plupart des miens m’avaient depuis longtemps privé ». Tous les acteurs sont d’une grande justesse : Bezace est parfait dans le rôle de l’avocat de la partie adverse qui, avec bienveillance, exhorte la victime a porté plainte contre la compagnie des ascenseurs ; Sylvie Debrun donne une sacrée présence à cette épouse tyrannique que Paul voit comme une femme de guerre. Avec la complicité des jumeaux (en voix off), elle arrivera à ses fins, l’enfermement de Paul qui désormais vivra dans ses souvenirs cruels d’hyper-mnésique où il retrouve sa chère fille disparue, joliment interprétée par Morgane Fourcault. Un vrai plaisir de retrouver la complicité de Didier Bezace et Pierre Arditi qui s’est toujours révélée fructueuse (L’Ecole des femmes, Les Fausses Confidences, Elle est là). Vraiment du bel et bon ouvrage.

Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois (prix Alexandre-Vialatte 2012), adaptation et mise en scène Didier Bezace. Scénographie Jean Haas, Didier Bezace. Lumières, Dominique Fortin ; costumes, Cidalla da Costa ; son, Pierre Bodeux. Avec Pierre Arditi, Didier Bezace, Sylvie Debrun, Morgane Fourcault, Thierry Gibault. Au théâtre de l’Atelier à 21h. Durée : 1h45. Résa : 01.46.06.49.24. www.theatre-atelier.com

Texte aux éditions de l’Olivier

Photo Nathalie Hervieux

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