Jacques Kraemer : Le off comme investissement sur l’avenir

Jacques Kraemer : Le off comme investissement sur l'avenir

Du 8 au 31 juillet, Jacques kraemer présente au Petit Louvre Prométhée 71 spectacle créé pour le Festival off Avignon où il revient régulièrement

Comédien, metteur en scène, auteur, Jacques kraemer, fondateur du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 qu’il a dirigé pendant vingt ans, est un des pionniers du théâtre public qui n’a pas souhaité que son destin soit réductible à la direction d’une institution fut-elle un Centre dramatique national. Fou de théâtre comme on est fou d’amour, tel Dom Juan ne résistant à aucun jupon, il fit de ses désirs nécessité, de Diderot à Thomas Bernhard, de Marivaux à Emmanuel Bove, de Strindberg à Vinaver, de Shakespeare à Minyana etc... de mises en scène à l’écriture de ses propres pièces. Parmi celles-ci Minette la Bonne Lorraine, L’Oncle Jacob, Le Golem ou encore Le Retour du Graully créé en 1974 dans le Festival In où il reviendra régulièrement jusqu’en 1980.

Faire le théâtre qu’on veut, là où on peut

Après avoir dirigé le Théâtre de Chartres de 1993 à 2005, il décide d’implanter sa compagnie dans la ville et de créer son instrument de travail, un studio théâtre d’une quarantaine de places où il fomente dorénavant ses créations. Parmi celles-ci, Il aurait suffi… qui abordait les violences faites aux femmes, présenté l’année dernière au Petit Louvre, car depuis 2002 Jacques Kraemer revient assidûment dans le Off Avignon. Et on ne peut s’empêcher de s’interroger, mais que diable vient-il faire dans cette galère ? « Pour des gens comme moi, explique-t-il, il y a le choix entre le repli hautain et orgueilleux et renoncer à une existence théâtrale, où, si on a comme je l’ai, la passion du théâtre chevillée au corps, en faire là où on peut, dans mon petit studio théâtre ou à Avignon dans les lieux du off qui défendent une certaine exigence artistique ».

Avignon un lieu de confrontation chargé d’histoire

En dépit « de l’évolution effrayante du Off » où cohabitent le pire et le meilleur, où on est « littéralement agressé par la prolifération » Avignon reste aux yeux de Jacques Kraemer « un lieu unique où l’on peut jouer vingt fois de suite, ce qui est impossible en dehors de Paris, où l’on peut retrouver des amis, être dans la confrontation et l’échange dans un lieu chargé d’histoires de théâtre ». Mais l’intérêt majeur, pour lui comme pour beaucoup d’autres, outre l’espoir d’élargir le public d’un spectacle, c’est lui donner la possibilité d’être vu par les critiques et les professionnels, et ainsi rebondir en tournée, ce qui, malgré tout, reste aléatoire : « Il y a en effet un phénomène de surproduction par rapport à ce que le marché peut absorber et les programmateurs sont déboussolés, tout est éparpillé, rien n’a de sens. Par rapport à il y a vingt ou trente ans, il n’y a plus beaucoup de possibilité d’organiser une tournée qui se tienne.

Si la liberté a un prix, le Off, lui, a un coût qui n’est pas négligeable. Ainsi, pour Jacques Kraemer, lorsqu’il additionne les dépenses : salaires des comédiens, des techniciens, les voyages, l’hébergement, la location de la salle et la publicité, c’est à quelque cinquante mille euros, que lui reviendra cette année la présence de sa compagnie dans le off, « ce qui n’est pas rien, mais, estime-t-il, c’est un investissement sur l’économie et la survie d’une création. Maintenant que j’ai une certaine expérience, je me dis que si les recettes couvrent, au moins, la location de la salle, ce ne sera pas si mal. Évidemment un bide est toujours à craindre, mais j’ai pu constater que le public a un flair incroyable pour trouver ce qu’il cherche. Celui que nous avons eu ces dernières années, comme celui que nous aurons pour Prométhée est à peu près celui qui va en In et recherche un théâtre d’art ».

Prométhée et l’état désastreux de notre planète

Avec Prométhée, Jacques Kraemer retisse sur ce qu’il appelle son désir d’un théâtre hybride, c’est-à-dire « marier un travail intensif sur un classique et une réflexion sur l’histoire contemporaine ». Donc après Phèdre-Jouvet-Delbo et Agnès 68 qui alliait L’Ecole des femmes et les événements de 68, voici Prométhée 2071, qui confronte ce théâtre des origines qu’est la tragédie grecque avec le présent et le futur immédiat. « Il s’agit, sur la trame de la pièce d’Eschyle, d’une interrogation poétique et philosophique sur l’état désastreux de notre planète et ce qui attend les générations qui nous suivent. »
Adaptant librement le Prométhée d’Eschyle, l’auteur-metteur en scène prend des libertés avec le mythe, dépayse le Titan de son rocher pour en faire un vieillard quasi aveugle et reclus dans un théâtre délabré. « L’intérêt des mythes est qu’ils offrent la possibilité d’interprétation multiple. Alors j’en ai profité pour faire mes petites ruminations sur le devenir actuel de la société. J’ai en effet de grandes craintes pour l’espèce humaine en général et pour le devenir du théâtre d’art en particulier. C’est une crainte très politique et partagée par la majorité des gens de théâtre. Celle de voir la mondialisation passer comme un rouleau compresseur sur les petits oasis qui peuvent rester ici ou là comme foyer de l’art théâtral. Si le volontarisme de l’Etat en matière de soutien au spectacle vivant a été une spécificité française constante depuis la Seconde Guerre mondiale, on constate aujourd’hui une régression au plus haut sommet de l’Etat. L’Amérique nous a précédés dans beaucoup de domaines, il est à craindre que nous la rejoignions en ce qui concerne l’activité artistique. »

A propos de l'auteur
Dominique Darzacq
Dominique Darzacq

Journaliste, critique a collaboré notamment à France Inter, Connaissance des Arts, Le Monde, Révolution, TFI. En free lance a collaboré et collabore à divers revues et publications : notamment, Le Journal du Théâtre, Itinéraire, Théâtre Aujourd’hui....

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook