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Gabriel Garrido, l’aventurier d’un continent baroque oublié

par Olivier Olgan

Le chef argentin déplace les frontières historiques et géographiques du baroque.

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De l’Europe Renaissance à l’Amérique des conquistadors, le chef argentin Gabriel Garrido déplace les frontières historiques et géographiques du baroque. Depuis plus de 35 ans, son aventure musicale à la tête de son ensemble Elyma constitue autant une recherche esthétique qu’une véritable quête d’identité musicale. Concert dédié à Mazzochi, contemporain de Monteverdi à l’Oratoire du Louvre de Paris le 12 mai.

Un seul monde ne suffit pas Cette inscription peinte parmi les "empresas sacras" au plafond de l’Estancia Santa Catalina, lieu de repos de la Compagnie de Jésus situé à 50 km de Córdoba en Argentine constitue l’emblème -et condense- l’ambition esthétique de l’ensemble Elyma, fondée en 1981 par le chef argentin Gabriel Garrido. Dans la génération de chefs dit ‘baroques’ née après la seconde guerre mondiale comptant entre autres Jordi Savall, William Christie, John Eliott Gardiner, Gabriel Garrido occupe une place originale. Par son naissance - il est né en Argentine- et par sa formation européenne – il a été nourri au lait des révolutionnaires sur instruments anciens à Bâle – il est à la croisée de deux cultures historiques et de deux continents musicaux qui ont multiplié les acculturations tout le long de leurs histoires.
Comme ses pairs, il revendique la fougue méditerranéenne pour le réveil des rythmes et des couleurs de la musique post renaissance : « Notre ’nouvelle’ vague est partie de Josquin des Près, de l’admirable et complexe polyphonie française et flamande pour aller se nourrir du lyrisme italien qui nous a donné un langage, un vocabulaire. »

En plus de redécouvrir les affeti baroques en termes stylistiques et historiques notamment à la période charnière 1500-1600 de Monteverdi* et de Mazzochi** dont il est un interprète de référence, Garrido en a aussi étendu les frontières géographiques jusqu’au cœur du continent sud-américain : invitant à se débarrasser d’un certain atavisme eurocentriste pour le suivre sur les plateaux de l’Altiplano des ‘Missions Jésuites’ ou sur les rives d’Amazonie de ‘San Ignacio’, deux des titres phares d’une discographie riche d’une quarantaine de titres chez K617 ‘Les chemins du baroque’ : « Réussir à donner à l’oreille une idée, aussi petite soit-elle, du faste et de l’éclat sonore d’une musique qui, de Naples aux Philippes, en passant par le Mexique et la Sicile, porte le message de la fête du Baroque universel. »

Véritable quête d’identité sonore, le chef argentin ne se contente pas d’être un formidable découvreur de styles et de sons dans ses restitutions savoureuses de la musique des cours vénitiennes ou des archevêchés romains ou des missions coloniales. La recherche érudite sonore et stylistique sert ici une cause, un questionnement et lui donne un sens : balayer les frontières entre musique savante et populaire, entre musiques dominantes et secondaires pour privilégier la fraicheur des partitions. « Il est merveilleux de restituer une musique avec une couleur de voix d’instruments, un rythme une musique baroque dont l’Europe a perdu, au fil des années, des siècles toute conscience de la consistance somptueuse. »

La réussite de Garrido est de révéler cette exubérance baroque dans la diversité de ses formes, de ses nuances et de ses identités notamment indigènes, toujours nourries de deux côtés de l’Atlantique de chants populaires comme le montrent les Madrigaux qui constituent le programme du cd et du concert ‘Le temple et le désir’ de Mazzochi** ou Les Vêpres à San Ignacio de Zipoli. Par un travail méticuleux sur la mise en scène des chanteurs et des musiciens, chaque concert plonge le spectateur au centre d’une fête sensuelle, dont les yeux et les oreilles ne reviennent jamais intacts.

Cet enthousiasme pour l’acculturation culturelle constitue un enjeu aussi esthétique qu’humaniste : « Avec la décadence de la société post romantique, dominée par un modèle nordique et matérialiste, nous pouvons peut-être espérer un nouveau monde, plus baroque, latin et spirituel. » Et de plaider pour l’acceptation de nouvelles frontières : « Entre l’Europe et l’Amérique, entre l’Occident et l’Orient, il existe un lien continu, une circulation libre qui dépasse les frontières » insiste ce musicien visionnaire dont malheureusement la santé décroit et rend chaque concert -tout particulièrement celui du 12 mai- et chaque enregistrement autant de victoires sur la maladie. Même dans ce combat intime, Garrido fait le pari de la vie.


Jeudi 12 mai 2016 Oratoire du Louvre, Paris
 : Domenico Mazzochi Le temple & le désir (1592-1665)
Réservation : 0033.1.48.24.16.97 ou http://www.philippemaillardproductions.fr/rubrique/reservation-abonnement.html?idArt=3

A écouter dans la collection K617 Les chemins du baroque.
Paradoxe, le catalogue discographique de ce défricheur de continents musicaux méconnus a bien failli disparaître par un jeu sordide de licence non exécutée. Bonne nouvelle pour les mélomanes, le label K617 renait :
* Monteverdi : opéras (Orfeo, Ritorno de Ulisse, l’Incoronazione di Poppea), Vêpres, Combattimento (bientôt réunis dans dans un unique coffret 12 cd décembre 2016)
** Domenico Mazzochi Le temple & le désir (1592-1665)
***Les Vêpres à San Ignacio de Zipoli

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