Accueil > Entretien Emmanuel Demarcy-Mota

Interviews /

Entretien Emmanuel Demarcy-Mota

par Dominique Darzacq

La fête foraine comme métaphore du monde

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Nouveau directeur du Théâtre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota met en scène Casimir et Caroline de Ôdön von Horvàth. Une pièce chorale, ponctuée de musique et de chansons, qui raconte, sur fond de crise, la rupture entre un jeune chômeur et sa petite amie, et pour laquelle il a réuni une troupe de vingt acteurs, ceux avec lesquels il travaille depuis toujours et des nouveaux venus parmi lesquels Sylvie Testud dans le rôle de Caroline.

Hier, Shakespeare, Pirandello, Büchner, Ionesco, Brecht , aujourd’hui Horvàth, y a t-il un fil qui les relie et comment s’y insère Casimir et Caroline ?

Dans les pièces comme Six personnages en quête d’auteur de Pirandello, Rhinocéros de Ionesco, Homme pour homme de Brecht, la problématique était relative à l’identité de l’homme dans un rapport à lui-même par rapport à un contexte extérieur ou social. Avec Casimir et Caroline, Horvàth pose le problème de la fragilité des relations humaines, de la difficulté à être ensemble et il le fait avec en arrière-plan la crise économique. La pièce se situe en 1930, à Munich, pendant la fête de la bière. Les personnages sont en quête du plaisir immédiat. Caroline, elle le dit, est venue à la fête foraine pour s’amuser. A part Casimir, qui vient d’être mis au chômage et dont la détresse est profonde, tous sont venus pour tenter d’oublier, dans les flonflons de la fête et les attractions, la gravité de la crise et la montée du nazisme qui commence à poindre. Ce qu’il y a de fascinant dans cette pièce, c’est qu’elle décrit un monde en transformation, au bord de l’abîme. Sans que ce soit jamais dit ou démontré, on sent que l’antisémitisme commence à imprégner la société. C’est qu’il n’y a pas comme chez Brecht de volonté didactique.
C’était très intéressant pour moi de passer de Homme pour Homme de Brecht à Casimir et Caroline de Horvàth. Ecrites à des époques similaires, elles sont profondément différentes. Alors qu’à la question de savoir si l’homme est bon ou méchant, Brecht pourrait conclure que l’homme est méchant, Horvàth lui, ne tranche pas. Caroline quitte-t-elle Casimir parce qu’il est chômeur ? est-ce un alibi ? La question reste sans réponse. Si je voulais pousser la réflexion par rapport à Brecht, je dirais que le regard qu’il porte sur le monde est assuré, celui d’Horvàth est inquiet. Il y a chez Horvàth une mélancolie tout à fait inexistante chez Brecht. A l’inverse de Brecht, l’imaginaire d’Horvàth vire souvent au fantastique, à l’insolite.


La crise d’hier peut-elle avoir une résonance aujourd’hui ?

Cette génération profondément blessée et démunie de l’Allemagne des années trente, nous renvoie forcément à un présent qui n’est pas sans menaces. Avec l’envolée des licenciements, la montée du chômage, certains sont touchés par la crise de façon particulièrement violente. Au delà de la question économique et sociale quelles peuvent être les réactions de chacun ? La situation ne risque-t-elle pas d’engendrer à nouveau la crainte de l’autre et de faire ressurgir certaines formes d’antisémitisme ? Ce n’est pas exclu.

C’est la raison pour laquelle vous avez voulu monter cette pièce maintenant ?

Je crois qu’au fond de moi je suis obnubilé par cette problématique du XXe siècle et à cet égard il me semble que Horvàth fait, dans Casimir et Caroline, œuvre visionnaire de ce qui va se produire en Allemagne d’abord, puis en Europe. Ses personnages évoluent dans l’espace clos de la fête foraine, ils y sont enfermés comme les individus vont l’être dans cette période terrifiante et destructrice du XXe siècle, la fête foraine comme une métaphore d’un monde qui se détruit pour rien. Lorsqu’à la fin de la pièce, Caroline demande les raisons de la bagarre généralisée, on lui répond « pour rien ! ». Ce rien résume toute l’histoire de cette période. Les hommes peuvent commettre des atrocités pour rien. C’est la question qui m’habite et m’intéresse le plus en ce moment. Aussi, je suis content de monter la pièce maintenant et de ne pas l’avoir fait au moment où je l’envisageais, il y a huit ans. A ce moment là, je me posais la question du rapport de la jeunesse au monde, à la société, comment vivre l’amour, l’amitié, le désir, par quels moyens fonder l’utopie ? Aujourd’hui ce ne sont pas ces questions qui se dessinent dans le travail au jour le jour avec les acteurs.

Pourquoi avoir demandé une nouvelle traduction à François Regnault ?

François Regnault m’accompagne depuis longtemps en tant que dramaturge et traducteur. Travailler avec lui sur la traduction d’une pièce m’ouvre un utile temps de réflexion très en amont des répétitions. Six mois auparavant, nous discutons ensemble de la langue, de sa particularité, de la manière dont chaque personnage s’exprime. Dans Casimir et Caroline, pièce façonnée de scènes relativement brèves, les phrases sont courtes, comme des flashs. Nous n’avons pas cherché à moderniser la pièce, mais à trouver les équivalences qui nous mettent au plus près de la vérité des violences et des contradictions qui traversent les personnages, qui rendent la rudesse et la clarté de la langue, son caractère quotidien teinté parfois de poésie comme de vulgarité.

Déborder les murs du théâtre

Aujourd’hui, c’est en tant que directeur du Théâtre de la Ville que vous mettez à l’affiche ce nouveau spectacle. Chaque directeur imprime un peu sa marque, Quelle sera la vôtre ?

La particularité du Théâtre de la Ville est d’avoir une continuité de travail extrêmement forte. Il a, pendant quarante ans, affirmé et approfondi le projet mis en place par Jean Mercure en 1968 qui était : « L’art dans la diversité de ses formes théâtrales, chorégraphiques et musicales ». Gérard Violette, son successeur, a affirmé cette alliance des arts tout en développant la place de grands chorégraphes qu’il a accompagnés assidûment, si bien qu’il existe aujourd’hui un répertoire chorégraphique du Théâtre de la Ville.
Pour le théâtre, il y a peut-être à retrouver l’idée fondatrice qui, pour Jean Mercure, était celle de la troupe et pour moi, d’un ensemble artistique constitué d’acteurs, d’auteurs, de dramaturges, de décorateurs, de musiciens…. Mon souhait est que ce collectif, avec lequel je travaille depuis longtemps, soit présent dans le théâtre et puisse s’engager comme il s’est engagé à Reims, dans le processus de création, de recherche sur les œuvres, les auteurs mais aussi dans le rapport à la ville et à ses différentes populations.
Ainsi, dès que le spectacle sera achevé, nous allons mettre en place des ateliers d’écriture avec Fabrice Melquiot, des ateliers de jeu avec les acteurs. Ces ateliers ouverts au public du Théâtre de la Ville, nous permettront d’inventer des petites formes susceptibles d’être présentées dans des endroits différents, de déborder les murs du théâtre.
Le compagnonnage avec Fabrice Melquiot, dont j’ai monté cinq pièces, va continuer. Outre le projet d’une pièce pour la rentrée prochaine, j’envisage de travailler avec lui en direction du jeune public, notamment sur une trilogie qui mettrait en jeu la même troupe d’acteurs sur deux ou trois ans. Je trouve important que le Théâtre de la Ville s’ouvre au jeune public et développe ses relations avec les écoles, les lycées non seulement de Paris, mais aussi de la banlieue. Je crois profondément que le théâtre est un art qui peut laisser des traces extrêmement fortes, notamment chez les jeunes spectateurs.

Casimir et Caroline de Ödön Von Horvàth mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota
Du 10 au 27 mars Théâtre de la Ville tel : 01 42 74 22 77

Crédit photographique : J.-L. Fernandez

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.