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Critiques / Théâtre

Aglaé de Jean-Michel Rabeux

par Gilles Costaz

Mémoires d’une prostituée heureuse

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Aglaé est une authentique prostituée, sauf qu’elle ne s’appelle pas Aglaé. Jean-Michel Rabeux, qui a recueilli ses confidences quelque part dans le Midi et les a mises en forme, n’est pas dans la fiction ou le fantasme. C’est du vrai et du cru qu’il a noté tout au long d’entretiens sans tabou et qu’il a organisé comme les aveux joyeux d’une hétaïre en fin de carrière. Car la dame qui ne porte pas le nom d’Aglaé mais à laquelle ce nom de guerre va si bien a 70 ans, exerce toujours son métier et fait devant nous les comptes d’une vie qu’elle considère comme réussie. Elle a commencé à l’âge de 12 ans – il faut bien aider ses frères – et a exercé toutes les spécialités, celles où l’on ne se touche pas et surtout celles où l’on se touche. Tout lui a plu, sauf le contrôle de la profession par les macs auxquels elle a su échapper. Elle milite, discrètement, pour la libéralisation de cette fonction interdite.
Pour tout dire, l’on n’apprend rien de nouveau sur le plus vieux métier du monde. Ce n’est d’ailleurs pas le but du spectacle de Rabeux qui vise plutôt à nous faire entrer dans la tête (plus que dans le corps) d’une professionnelle qui n’a pas connu le côté monstrueux du service sexuel. Pas d’abattage, pas de torture. Aglaé jouit de faire jouir. La salle Roland Topor, libérée de ses gradins, a été transformée en une sorte de cabaret où la plupart des spectateurs sont sur des tabourets et où l’interprète va et vient d’un bout à l’autre de la salle. Dans un coin, il y a un bar où elle prend un peu d’alcool et propose de trinquer au mâle le plus proche. En combinaison noire échancrée, les seins visibles sous la soie, Claude Degliame ne cache guère que ses yeux derrière des lunettes excentriques qu’elle ôte et remet en place à intervalles réguliers. Elle bouge en fauve souple, frôlant de la main tel ou tel client placé sur son chemin. Sa voix est connue des connaisseurs : cela fait quelques décennies qu’elle joue, avec panache, les spectacles de Rabeux. C’est une voix grave et caressante qui parfois fiche le camp et se brise dans des rires de gorge. L’heure que Claude Degliame passe dans la peau dévêtue d’Aglaé est une plaisante parade contre les préjugés bourgeois. Non, disent Rabeux et Degliame à Mallarmé, la chair n’est pas triste. Ce tour de piste est si charmant et moqueur qu’il nous fait oublier qu’il y a, partout dans le monde et même à quelques kilomètres, dans un bois ou le long d’un périphérique, de terribles enfers de la prostitution.

Aglaé de Jean-Michel Rabeux d’après les mots d’Aglaé, mise en scène de Jean-Michel Rabeux, assistanat de Vincent Brunol, lumières de Jean-Claude Fonkenel, avec Claude Degliame.

Théâtre du Rond-Point, tél. : 01 44 95 98 21, jusqu’au 29 janvier. Puis Dunkerque, les 4 et 5 mai. (Durée : 1 h).

Photo Giovanni Cittadini Cesi.

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