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Critiques / Théâtre

You are my destiny d’Angelica Liddell

par Corinne Denailles

Chaos

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Espagnole torturée, écorchée vive, qui revendique sa parenté avec Antonin Artaud, Angélica Liddell n’en finit pas de régler ses comptes avec sa propre histoire, et entend crier sur scène son désespoir. Cette fois, elle apparaît faussement apaisée, lisant une lettre écrite lors d’un séjour à Venise. Mais très vite, l’Espagnole se déchaîne et mène un train d’enfer à ses comédiens pour raconter et commenter le viol de Lucrèce par Tarquin, fils du roi de Rome, une histoire du VIe siècle avant J.-C. qui a inspiré de nombreux peintres (Titien, Tintoret, Véronèse), mais aussi Shakespeare (Le Viol de Lucrèce). « Au début », confie Angélica Liddell, « je voulais parler du désir, du pouvoir du sexe sur la volonté ; mon intention était de comprendre Tarquin. » Elle explique comment elle a fini par aimer le bourreau qui, à travers le viol, commet un ultime geste d’amour.
Le cadre est unique. En fond de scène, un palais de Doges de carton- pâte, sur un plateau badigeonné de rouge sang. Dix hommes tapent comme des sourds sur un tambour durant des minutes interminables, créant le climat nécessaire pour que la déesse noire trouve enfin la transe qu’elle cherche en se jetant par terre et en vociférant. Dix hommes, représentant tous Tarquin, martyrisés par la grande prêtresse qui les fait souffrir pour de vrai, leur inflige de véritables tortures. Ils se tiennent contre le mur du fond à l’équerre pendant des minutes interminables durant lesquelles ils gémissent de douleur ; elle leur essuie le visage avec une serpillière, dont elle recouvre leur tête, puis ils essuient le sol à quatre pattes tout en se flagellant de temps à autre avec leur serpillière. Les scènes s’enchaînent par juxtaposition, sans transition.

Pour nous rappeler le lien avec la mythologie, elle piétine du raisin dans un acte dionysiaque qui évoque les libations orgiaques antiques. La scène où elle descend nombre de bouteilles de bière, quand elle ne s’en asperge pas, est du même tonneau. Et cela n’en finit pas. Vêtue d’une robe de princesse en tulle vert d’eau, elle enfile le blouson du mauvais genre pour mener son monde à la baguette. Il y a dans ce spectacle un souffle de pseudo-révolte, de fausse transgression et de vraie complaisance. Quelle audace aujourd’hui y a-t-il à mettre les acteurs nus ou à se trémousser dans une petite robe noire très très fendue, en faisant tournoyer sa petite culotte au-dessus de sa tête sur la chanson Gloria de Umberto Tozzi ? On dirait que l’artiste au fond prend prétexte littéraire pour se livrer à un complaisant exhibitionnisme, qui fait du spectateur un voyeur, volontairement semé de mystères et autres scène énigmatiques, marques certaines de vraie poésie. Reste la découverte de l’exceptionnel trio de chanteurs ukrainiens qui accompagnent le spectacle et nous offre quelques moments de pure ravissement.

You are My Destiny (Lo stupro de Lucrezia), texte français Christilla Vasserot, texte, mise en scène, scénographie, costumes, Angélica Liddell, lumière, Carlos Marquerie, son, Antonio Navarro. Avec Joele Anastasi, Ugo Giacomazzi, Fabián Augusto Gómez Bohórquez, Julian Isenia, Lola Jiménez, Andrea Lanciotti, Angélica Liddell, Antonio L. Pedraza, Borja López, Emilio Marchese, Antonio Pauletta, Isaac Torres, Roberto de Sarno, Antonio Veneziano. Et le chœur ukrainien Free Voice : Anatolii Landar, Oleksii Levdokimov, Mykhailo Lytvynenko. Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 14 décembre 2014, à 20h ? Durée : 2h20 sans entracte. Rés : 01 44 85 40 40.

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