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Critiques / Théâtre

Vive la France ! de Mohamed Rouabhi

par Gilles Costaz

L’ère coloniale d’hier et d’aujourd’hui

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Acteur et auteur présent sur bien des fronts depuis une quinzaine d’années, Mohamed Rouabhi avait une grande œuvre et un grand cri en lui. Ils viennent de prendre forme dans Vive la France ! qu’il avait déjà donné à Mantes-la-Jolie et à Bobigny mais qui prend une résonance particulière dans un Centre dramatique national. Car c’est un acte de révolte, une mise en cause de la politique coloniale et du racisme qui ont pu exister et survivent en France, un défi au président Sarkozy maintes fois dénoncé pour sa volonté de nettoyage ethnique au cours de la soirée. La pièce, une longue pièce, dont ce n’est que la première moitié (la seconde sera représentée début mars pour quelques jours, avant une éventuelle reprise), ne plaira pas à tout le monde. Elle pourrait même déclencher l’ire des autorités. Mais, l’argent de la culture n’appartenant pas à un courant de pensée ou à une mouvance politique, on approuvera qu’un auteur, issu d’un autre milieu social que celui d’où naissent généralement les auteurs à la mode, ait pu ainsi s’exprimer et aller au terme de son projet.


Un torrent théâtral.

Ce spectacle est un torrent, dont les moyens du théâtre ne sont qu’une des composantes. Car il intègre, sans arrêt, des projections, de la musique, des extraits sonores. Tout se succède de façon serrée, avec la régularité du marteau-pilon. Les premières bandes d’actualité portent sur la construction d’habitations à loyer modéré dans les années 1950. C’est de là que tout part pour Rouabhi : la création du ghetto des cités, les conditions de vie déplorables, le cantonnement et l’exclusion des populations immigrées. Fragments de films de fiction, chansons allègrement racistes (utilisant le mot « négros »), interventions d’hommes politiques tels que Sarkozy, films de brutalités policières réalisées clandestinement, alternent avec les scènes écrites par l’auteur : cette femme qu’on empêche de parler créole, ces jeunes qu’on expulse, ces touristes pourtant noires qui visitent Paris sans voir les tentes des enfants de Don Quichotte… De grandes réflexions, des textes d’auteurs comme Césaire prolongent ce qui est nerveux, polémique, rapide. Une femme noire montre ses seins pour que, selon les mots du poète, le voyeur en finisse avec son regard raciste et qu’enfin, on ne la voie « ni nue ni noire »…


Une multitude de styles.

Il n’y a pas un style mais plusieurs : l’ironie, donc l’indirect, et le direct, le coup de poing, le frénétique et le méditatif, le rire et le tragique, l’instinctif et le théorique... On en vient au rap, notamment quand les spahis d’autrefois, qui jouaient les élèves d’une salle de cours où l’on enseignait que « nos ancêtres s’appelaient les Gaulois », ne quittent pas leurs costumes contemporains des expositions coloniales et se lancent dans un rap violent. Le spectacle commence derrière des barrières de sécurité et fait peu à peu tomber toutes les barrières. S’il n’y a pas un style unique, il y a une façon d’être en scène fort différente de ce qui se fait ailleurs. Au lieu d’être réglé comme une revue, il garde, malgré la précision de ses enchaînements et de sa technique, un art de faire défiler ses nombreux et excellents acteurs comme s’ils étaient dans la rue, dans un café, dans une fête. Rouabhi évite les codes classiques du théâtre. Ce qu’il lance est peut-être proliférant mais cela martèle, fait mal, cogne avec la grandeur des revanches que les humiliés tentent de prendre sur l’Histoire.

Vive la France ! de et mis en scène par Mohamed Rouabhi, compagnie les Acharnés, musique originale de Yed, chorégraphie de RV Sika, avec Karim Ammour, Kouthair Baccouche, Bijou, Rachid Bahloul, Julien Barbazin, Géraldine Bourgue, Mouloud Choutri, Célica Catalifo, Cyril Favre, Mohamed Rouabhi, Mylène Xagram, Ucoc… Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis, jusqu’au 1er mars, du mardi au samedi à 20 h, dimanche 16 h. Durée : 3 h 20 avec entracte. Tél. : 01 48 13 70 00. wwwtheatregerardphilipe.com

Crédits photo : Eric Legrand

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