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Critiques / Théâtre

Verso Médée de Emma Dante d’après Euripide

par Dominique Darzacq

De sang et de chants

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Figure internationale du théâtre italien, Emma Dante aime à faire de Palerme, où elle est née, le tremplin de son inspiration dans des spectacles où se mêlent le mythe, la tragédie et la comédie. Connue en France par son spectacle Le Sorelle Macaluso (les Sœurs Macaluso), une fable sociale sur la famille, le deuil, les femmes, et Palerme un western urbain aussi comique que tragique dans lequel deux femmes, aussi tenaces et bornées l’une que l’autre, s’affrontent au volant de leur voiture bloquée dans une impasse.

S’emparant de Médée, elle en déploie les fureurs au cœur d’un village sicilien et les enchâsse dans les musiques et les chants populaires des Frères Mancuso ; polyphoniques coryphées à la voix brassée de terre et de soleil, leurs cantates accompagnent et commentent la trajectoire d’une Médée toute d’humaine sauvagerie, femme confrontée aux douleurs de l’abandon plus que mythique magicienne.

Descendante d’Hélios, le soleil, et d’Hécate, déesse de la nuit, fille du roi de Colchide, Médée, tombée follement amoureuse de Jason, l’aida par ses charmes à s’emparer de la Toison d’or que les colchidiens idolâtraient, le suivit en exil où sur la route elle fit périr son frère et le roi de Thessalie. Arrivés à Corinthe, Jason, l’homme pour qui elle a tout abandonné, trahi son pays, sa famille et commis des crimes, la quitte pour épouser la fille du Roi Créon, « une aubaine » qui lui permet d’échapper aux embarras du statut d’immigré. Le héros conquérant n’est qu’un veule arriviste préoccupé de se survivre à travers sa progéniture. La vengeance de Médée sera de l’en priver en faisant périr sa rivale et son père et en tuant de ses propres mains son enfant nouveau-né.

S’inspirant d’Euripide, dont elle suit d’assez près la trame, Emma Dante ne déplace pas seulement le curseur de l’espace, mais aussi celui du temps. Pour accentuer les déchirements entre forces de vie et forces de mort dont Médée est traversée, c’est enceinte que Jason la quitte, entourée de villageoises, chœur d’hommes vêtus de longues robes noires comme autant de chamailleuses commères commentant la grossesse de Médée et rêvant de la leur en montrant leurs cuisses.

Avec Emma Dante, le trivial et le sublime, la poésie et l’humour vont à l’emble de la tragédie et de l’effroi. Trivial, poétique autant qu’effroyable, l’accouchement de Médée est traité comme une scène de marionnettes où une simple couverture en patchwork se fait castelet pour devenir le bébé que l’on berce et qui sera tué.
Quelques chaises alignées, quelques tissus multicolores sont les seuls éléments de décor. Une sobriété que compensent de somptueuses lumières traversées d’éclats d’ombres et de giclées d’ocre et de sang. Tout, ici, est dans la fulgurance des images et le jeu des acteurs. Endossant sur sa robe de suivante villageoise un gilet pailleté, signe de sa nouvelle richesse, Carmine Maringola est, en toute vérité, un Jason aussi cynique qu’ingrat. Mais surtout il y a, feu et larmes mêlés, Elena Borgogni Médée incandescente, femme brisée autant que panthère déchaînée, elle dit, danse, chante, pleure, rugit ses fureurs d’amante bafouée. C’est corps et âme qu’elle se révolte contre l’injustice des hommes qui lui est faite et qu’elle médite sa sanglante vengeance.

Lorsqu’après le formidable cri dévastateur de Médée entremêlé au long sanglot de l’ultime chant des Frères Mancuso, dans le noir, on entend comme dans un murmure éperdu, « Màmma, Màmma ! », c’est toute la douleur et la tendresse du monde et de tous les temps qui résonne et nous bouleverse.

Avec « Verso Medea », Emma Dante a fourbi un spectacle d’une rare et cruelle beauté qui s’inscrit comme une évidence entre les murs chargés d’histoire et d’âme des Bouffes du Nord.

Verso Medea d’après Euripide. Texte et mise en scène Emma Dante, musique et chants Les Frères Mancuso, lumières Marcello D’Agostino. Avec : Elena Borgogni, Carmine Maringola, Salvatore D’Onofrio, Sandro Maria Campagna, Roberto Galbo, Davide Celona (durée 1h)

Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 28 mai tel 01 46 07 34 50 www.bouffesdunord.com

Photos DR

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