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Critiques / Théâtre

Une femme de Philippe Minyana

par Dominique Darzacq

les eaux noires de la mémoire

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...« Elle a les cheveux sales voilà ce que j’ai pensé. Ma mère mourait et moi je me disais, elle a les cheveux sales ». A son tour, vaincue par le temps, gisante peut-être, Elisabeth veillée par Madame Paul, convoque ses souvenirs. Dans le labyrinthe de sa mémoire, le temps s’abolit, le proche et le lointain s’emmêlent, et se croisent les vivants et les morts. Elle revoit l’agonie de son père avec lequel elle ne s’entendait pas, Guido, mari violent mort d’une tumeur, ses enfants, « pas faciles à aimer », son fils qui voudrait se jeter sous un train mais que l’effroi de mourir inonde de sueur et ronge d’eczéma, sa fille à qui l’odeur de la tourte donne envie gerber. Elle revit des scènes familiales avec ses vieux parents, à moins que ce ne soit un couple de vieillards venus pique-niquer dans l’épaisse forêt qui jouxte si bien la chambre que des arbres parfois viennent s’y abattre (décors Yves Bernard). Une forêt profonde où patrouillent chasseurs et joggeurs. Une forêt traversée d’orages, de coups de feu, et de gazouillis d’oiseaux. Un monde angoissant et attirant où, pour finir, « devançant l’heure », s’enfonce Elisabeth.

Organisée en stations aux titres évocateurs : La fièvre, le sang, le pus, la sueur, la morve, les larmes, la merde, la pièce, écrite pour Catherine Hiegel et Marcial Di Fonzo Bo, se veut tout ensemble, allégorie d’un monde qui ne va pas bien, qui va son train, indifférent à nos douleurs et, où de l’aveu de l’auteur, sont convoqués les mânes de Beckett et de James Ensor.

Depuis sa rencontre « décisive » à seize ans avec la peinture flamande du Moyen- Age, Philippe Minyana est resté attentif aux gestes des plasticiens en général et à celui de Boltanski en particulier. Comme eux, et selon son angle de vue, il use de la fresque ou de l’esquisse pour rendre compte des grincements du monde ou de nos désarrois intimes. Si l’idée de retable n’est pas étrangère à la structure d’une pièce qui se veut parcours sillonné de funèbre et de grotesque, son écriture drue, parfois prosaïque et triviale, ressort de la partition musicale, dont l’intensité des voix, du cri au mezza-voce, imprime le mouvement, suggère au plus près l’état des personnages. Tous pour le moins déjantés.

Catherine Hiegel dessine entre patience et lassitude une Elisabeth lestée « d’une vie de merde » qui cherche à fuir son purgatoire en se heurtant aux réalités familiales comme le papillon à la lampe. A ses côtés, Laurent Poitrenaux, qui joue à la fois le père et le fils, et semble s’en délecter, fait merveille aussi bien en fils paumé « qui n’a jamais rien mené à bien » qu’en vieillard un pied dans la tombe et la main glissée dans sa couche culotte pour une ultime branlette. Autour d’eux, et chacun endossant deux personnages, Marc Bertin, Raoul Fernandez, Helena Noguerra, sont à l’unisson, prompts à la rupture et au changement d’humeur.

A la manœuvre d’une mise en scène nerveuse autant que flamboyante, Marcial Di Fonzo Bo organise avec bonheur la porosité entre le monde clos de la chambre et l’univers troublant de la forêt, suggère des échappées fantastiques qui déjouent le réalisme qui pourrait poindre, instille au mouvement d’ensemble une part de surréel qui nimbe de poésie cette belle et singulière rapsodie du chagrin ordinaire et de la disparition qui tout à la fois pleure et ricane .

Une femme de Philippe Minyana. Mise en scène Marcial Di Fonzo Bo avec Marc Bertin, Raoul Fernandez, Catherine Hiegel, Helena Noguerra, Laurent Poitrenaux. (1h30)

Théâtre de la Colline jusqu’au 17 avril tel 01 44 62 52 52
Puis en tournée : 23 au 25 avril Saint Etienne, 6 mai Brive, 13 au 15 mai Montpellier (Théâtre des 13 vents), 13 au 30 janvier 2015 TNP Villeurbanne, 18 au 20 février 2015 en tendem : le Théâtre d’Arras et l’Hippodrome de Douai, 3 au 7mars Comédie de Genève (Suisse), 17-18 mars Comédie de Béthune.

Photos Elisabeth Carrechio

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