Une bonne histoire

Espionnage privé

Une bonne histoire

Une bonne histoire, c’est une bonne blague qu’on raconte aux copains à l’apéro pour se marrer. Voilà pourquoi une multinationale suisse a eu l’idée d’infiltrer un groupuscule d’activistes susceptibles de défendre des syndicalistes sud-américains dans des plantations lui fournissant du chocolat. Cela devait être une bonne farce pour trinquer avec d’autres entreprises tentaculaires.

Afin de raconter ce piratage, ses conséquences, son procès, les suites judiciaires et psychologiques, un cadre design à souhait : un fronton (qui pourrait être de théâtre, de palais de justice, de parlement ou de bourse) en lignes épurées de néons colorés, accompagné selon les circonstances par des enseignes de même matière lumineuse pour indiquer le nom des protagonistes principaux. S’y ajouteront des castelets épisodiques comme pour des spectacles de guignol ou plutôt de pantins. Symboles !

En prologue, une marionnette incarnant une alerte (adjectif polysémique) gaillarde aïeule à la voix contrefaite amorce l’histoire en play back. Les deux comédiennes qui la manipulent (verbe particulièrement significatif) joueront ensuite les différents personnages qui s’infiltreront dans le groupe Attac contre une légère augmentation de leur salaire ordinaire.

L’essentiel de la représentation est consacré au défilé de celles et celui qui ont joué les taupes (petite marionnette qui apparaitra un moment dans un castelet). Acteurs et activistes exprimeront leur ressenti, leurs certitudes et leurs doutes, leur perception des manœuvres, leurs malaises ou leur plaisir, leur duplicité.

Peu à peu le polar réaliste se dévoile, montre comment une démocratie est susceptible de se transformer en régime lui-même terroriste sous prétexte de le combattre. Et la fin, inscrite sur un écran de télévision, résumera le destin de chacun, l’évolution des procès avec ses acquittements et ses condamnations, les zones d’ombre qui subsistent au sujet de la disparition de certains syndicalistes, par exemple. Tandis que l’instigatrice, la société Nestlé poursuit son activité commerciale.

Voilà donc un spectacle utile civiquement parlant. Un spectacle qui ne craint pas de remettre au jour des événements vieux d’une quinzaine d’années. Evénements, qui sait, en ces temps d’instabilités démocratiques, pourraient bien se reproduire. Il fait œuvre historique salutaire.

Dommage que quelques éléments en atténuent la portée pour des détails techniques améliorables. Le fait de faire jouer les deux comédiennes avec micro modifie la portée émotive de leur voix. La voix off de la marionnette âgée du prologue, contrefaite volontairement, n’a pas toujours l’articulation souhaitée pour comprendre tous ses mots (notamment chez ceux/celles qui disposent de prothèses auditives pas tout à fait haut de gamme).

Ensuite, si les deux comédiennes endossent avec talent divers personnages, il est évident qu’il ne suffit pas qu’elles changent de costume pour indiquer leur changement d’identité ; on aimerait un peu plus de variétés dans la gestuelle et les voix pour pimenter des rôles dont les confessions, plus ou moins écrites selon un même modèle, n’évitent pas un minimum de monotonie. Cela bien sûr n’enlève rien au message que les institutions disposant d’un argent considérable demeurent susceptibles de fraudes multiples et exigent de la part des citoyens une vigilance démocratique accrue.

Durée : 1h20
Dès 12 ans
Festival Off Avignon 2024 Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon
>18 juillet 2024 19h

Avec : toutes les personnes qui ont contribué à l’enquête, par leurs témoignages et leurs connaissances
Jeu Joëlle : Fontannaz, Claire Forclaz
Enquête, mise en scène : Adina Secretan
Création marionnette, costumes, accessoires : Séverine Besson
Création lumière, espace scénique : Florian Leduc
Collaboration pour la scénographie : Marine Brosse, Redwan Reys
Création sonore : Benoît Moreau
Avis de droit : Me Luisa Bottarelli, Collectif d’avocat•es, Lausanne
Partage des savoirs, aides : Les Editions d’En Bas, Lionel Baier, Yves Besson, Louis Bonard, Jessica Droz, Alec Feuz, Franklin Frederick, David Gagnebin-de Bons, Elise Gagnebin-de Bons, josette, Julia Kreuziger, müsli, Florence Proton, Janick Schaufelbuehl, Béatrice Schmid, Sébastien Schnyder, Barbara Rimml, Dragos Tara, zonZon
Images, vidéo Sylvain Chabloz, Cristina Müller, Yuri Tavares
Coproduction : Arsenic (Lausanne) - Le Grütli – centre de production et de diffusion des Arts vivants (Genè)
Soutiens : Canton de Vaud, Ville de Lausanne, Loterie Romande, Fondation Leenaards, Fondation Ernst Göhner
Photo©Sylvain Chabloz

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre »...

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