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Critiques /

Un Beau ténébreux de Julien Gracq

par Dominique Darzacq

Un pari gagné haut la main

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Astre singulier au ciel des Lettres, Julien Gracq (1910-2007) de glorieuse réputation mais mauvais coucheur, s’est toujours tenu à distance du charivari enfiévré de ce qu’il appelait la « bourse aux valeurs ». Avant d’être un écrivain dont on parle, il voulait être celui qu’on lit. Celui-là pour qui « le public, ce sont ces petites lampes anonymes qui s’allument après le repas du soir » comme il le définit dans La Littérature à l’estomac un court opus au vinaigre sur les mœurs littéraires du temps.

L’écrivain qui, fâché d’avoir vu sa pièce Le Roi pêcheur boudé par la critique refusa d’être « goncourisé » pour son roman Le Rivage des Syrtes est plus connu que son œuvre. C’est que Julien Gracq, dont la plume aime à s’égarer sur les terres limitrophes du surréalisme et des songes n’est pas de ceux qui se lisent d’une traite. Avec lui, il faut savoir prendre son temps, revenir en arrière, faire des pauses pour savourer l’étincelant du style, la profondeur de l’écriture. C’est dire que mettre sur la scène les personnages du roman de Gracq Un Beau ténébreux relève du pari à haut risque mais gagné avec doigté par Matthieu Cruciani qui en assure l’adaptation et la mise en scène .

Ce roman paru en 1945 trouve son parfait résumé dans la bouche même de son héros : « Il n’est pas bon de laisser la mort se promener trop longtemps à visage découvert, elle éveille la mort encore endormie au fond des autres ». L’histoire -racontée par l’un d’eux, Gérard, occupé d’une étude sur Rimbaud mais que la littérature fatigue et qui tient son journal,- est celle d’un petit groupe d’estivants élégants et désœuvrés qui passent leurs vacances dans une petite station balnéaire bretonne au Grand Hôtel des vagues « où leur rumeur parvient comme une rumeur d’émeute ». On se baigne, joue au tennis, aux échecs, on discute sans vraiment échanger, bref on tente d’échapper à l’ennui et même on songe à partir lorsqu’apparaît « une chose plus confondante que l’harmonie des sphères, un couple royal ». Brusquement l’atmosphère change, personne ne songe plus à partir, chacun comme aimanté par ce couple magnifique. Allan, beau ténébreux à la brillante éloquence, et Dolorès vont exercer une irrésistible attraction et provoquer « une hémorragie intarissable de rêve ». Leur présence autour de laquelle rôdent le mystère et le pressentiment de noirs desseins chamboule les têtes et les cœurs, détraque les pendules mais on fait comme si rien ne devait bouger excepté le rythme des marées.
A l’occasion du bal costumé qui marque la fin de la saison estivale, la petite bande passera de l’insouciance à la sidération absolue en découvrant qu’à l’instar des « Amants de Montmorency » d’Alfred de Vigny « c’était pour mourir qu’ils étaient venus là ».

Dans la scénographie de Marc Laîné tout à la fois concrète et allusive où autour d’une vaste table encombrée de bouteilles cohabitent tout à la fois la lande confuse, le hall de l’hôtel et le fracas des vagues, Matthieu Cruciani ne cherche pas à faire le malin avec Julien Gracq, mais à être au plus près d’une écriture d’une densité vertigineuse. Son adaptation attentive à suivre les mouvements du roman fait judicieusement alterner dialogues et monologues et imprime à sa mise en scène un mouvement choral où s’entrechoquent le réel et le surréel, suggère des atmosphères où affleurent les ombres d’Edgard Poe et de Maeterlinck que Julien Gracq appréciait tout particulièrement.

Pour faire passer de la page au plateau ce roman où s’imbriquent d’une même main les bourrasques du vent et les palpitations d’âme, l’ironie lucide et les divagations, le metteur en scène a réuni une équipe de comédiens à sa main et dans l’ensemble assez bien ajustés à son propos avec une mention toute particulière pour Sharif Andoura, Gérard ambigu, juge et partie, et Pauline Panassenko, Dolorès toute d’élégants mystères.

Dans une lumière (Bruno Marsol) dont les variations, de plein soleil en clair-obscur, épousent toutes les humeurs, celles du ciel breton et des esprits et une ambiance sonore électro-rock (Clément Vercelletto) qui pour inattendue qu’elle soit colle comme une évidence, Matthieu Cruciani donne tout son jus à ce conte funèbre éclaboussé de vie et se fait judicieux passeur d’une œuvre qu’il donne envie de revisiter ou de découvrir, ce qui n’est pas rien.

Créé à la Comédie de Saint Etienne le spectacle est à voir actuellement en tournée.

Un Beau ténébreux de Julien Gracq. Adaptation et mise en scène Matthieu Cruciani avec Sharif Andoura, Clara Bonnet, Emilie Capliez, Frédéric de Goldfiem, Pierre Maillet, Maurin Olles, Pauline Panassenko, Manuel Vallade ( 2h 20)

Centre dramatique national de Caen : 2 et 3 février tel 02 35 03 29 78
Le Dôme Théâtre à Alberville tel 04 79 10 44 80
Les Ateliers à Lyon 04 78 37 46 30
Dijon Festival en mai tel 03 80 30 12 12

Photos © Jean-Louis Fernandez

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