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Critiques / Théâtre

Trois Sœurs de Tchekhov

par Dominique Darzacq

Sous haute tension

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Commencé en 2011 avec La Mouette, emblématique « des formes nouvelles » à l’œuvre dans le théâtre de Tchekhov, Christian Benedetti poursuit son projet de mettre en scène l’intégralité des pièces du dramaturge russe dans l’ordre de leur écriture et avec la même troupe d’acteurs. C’est que, pour le directeur de ce lieu de fabrique et de recherche qu’est le Studio d’Alfortville, Tchekhov est le riche gisement à partir duquel peut s’explorer tout à la fois l’art du théâtre et l’âme humaine.

Après Oncle Vania la saison dernière, voici aujourd’hui les Trois Sœurs sur l’établi où s’examinent les contradictions humaines, l’enlisement des rêves et les empêchements d’entreprendre

Il y a Olga, l’aînée, devenue institutrice et déjà un peu vieille fille (Christine Brücher), Macha la passionnée habillée de noir, comme déjà veuve de son professeur de mari qu’elle ne supporte plus (Marie Sophie Ferdane), Irina (Nina Renaux) la benjamine dont on fête les vingt ans quand la pièce commence. Trois sœurs qui végètent dans leur petite ville de province et rêvent de retourner à Moscou le paradis de leur enfance. A leur côté Andreï (Daniel Delabesse), le frère qui se rêvait grand savant et ne rêve plus à rien, s’enlise dans sa graisse en dilapidant au jeu le patrimoine de ses sœurs tandis que Natalia (Elsa Granat), sa femme, fait main basse sur la maison, détruisant les arbres des allées tout comme Lopakhine fera gémir sous sa hache les arbres de La Cerisaie .

Dans leur salon vont, viennent, discutent, disputent et philosophent quelques soldats de la garnison. Naissent des espoirs de nouveaux départs et des illusions de vie meilleure qu’un coup de pistolet et le départ de la troupe anéantissent. Serrées l’une contre l’autre, les trois sœurs regardent partir les militaires et leur rêve au son d’une musique « si gaie, si joyeuse, qu’on croirait sur le point de savoir pourquoi nous vivons, pourquoi nous souffrons….Si l’on pouvait savoir… » conclut Olga dont le « nous vivrons » semble faire écho à l’injonction de Sonia à l’oncle Vania « Il faut vivre quand même, nous allons vivre ». La preuve en somme que de pièce en pièce Tchekhov met sur la scène des individus inaptes à vivre le présent, coincés entre aspirations nouvelles et poids du passé, cherchant désespérément un sens à leur vie.

Fidèle à son objectif de bouleverser les codes et les habitudes, Christian Benedetti use des méthodes mises à l’œuvre avec La Mouette , et Oncle Vania. Dans un espace presque nu, quelques chaises, une table, un piano, une pendule, « un capharnaüm » qui suggère l’idée d’un chantier en cours, d’un travail à vue et sous haute tension auquel nous assistons non pas installés en voyeurs dans le noir, mais dans un plein feu qui fait fonction de pont reliant la salle et la scène. Judicieux parti pris qui nous projette au vif de l’existence de ces êtres désolés qui prétendent partir, entreprendre et qui piétinent sur place. Par leur urgence à dire, que marque le phrasé rapide, ponctué de silences, des comédiens, ils sont nos parents, nos frères, nos amis, ils sont nos rêves avortés et nos propres piétinements.

Christian Benedetti, qui interprète également Verchinine en faisant un clin d’œil à son maître Antoine Vitez, revisite une fois encore Tchekhov de fond en comble, le décrasse de ses falbalas naturalistes et surtout de sa fameuse petite musique nostalgique. Il le fait en toute complicité avec une troupe d’acteurs au mieux de leur forme et pleinement investis dans une proposition scénique pas si iconoclaste qu’il y paraît, puisque c’est à l’essence même de la parole de l’auteur, servi au pied de la lettre, qu’elle rend justice. Avant les effets de la douleur, ce qui se donne à voir et entendre dans cette tonique version des Trois Sœurs , ce sont les causes qui nous enchaînent à nos déboires renvoyant chacun, sans pathos, à sa responsabilité.

Vu lors de sa création en décembre 2013, le spectacle est actuellement repris au Théâtre de l’Athénée avec Marie Sophie Ferdane dans le rôle de Macha et Christophe Carotenuto dans celui de Touzenbach.

Trois Sœurs de Tchekhov d’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan. Mise en scène Christian Benedetti, avec Christine Brücher, Marie Sophie Ferdane, Nina Renaux, Daniel Delabesse, Philippe Crubézy, Elsa Granat , Christian Benedetti, Stéphane Schoukroune,Christophe Carotenuto , Laurent Huon, Antoine Amblard, Alexis Barbosa Jean Pierre Moulin, Jenny Bellay durée : 2h

Photos © Fabienne Rappeneau

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 14 février

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