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Critiques / Théâtre

Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem

par Corinne Denailles

Dans la gueule du Leviathan

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A l’origine du spectacle, il y a l’histoire incroyable de la petite île de Samsø au Danemark qui a vu son destin transfiguré à la suite de la fermeture des abattoirs qui a provoqué le suicide du propriétaire et le départ des habitants. La Belge Anne-Cécile Vandalem est partie de ce fait divers qui dans la réalité, contrairement à la fiction imaginée, a opéré une révolution en devenant en dix ans un exemple de gestion écologique grâce à un habitant qui a su motiver la population restante. Le propos du metteur en scène ne pouvait pas s’accommoder d’une telle issue heureuse. Elle a fait un arrêt sur image sur la désertion de l’île et imaginé une fable politique gonflée de réalités toxiques. Conçue comme un thriller, la pièce dévoile les manigances machiavéliques d’un parti nationaliste.

Sur l’île de Tristesse qui compte huit habitants, une femme, Ida Heiger vient de se pendre dans le drapeau danois ; ils ne sont plus que sept. On se croirait chez Agatha Christie et ses Dix Petits Nègres, version tragique. Consternation des habitants en apprenant que sa fille, Martha Heiger (belle interprétation glaciale de Anne-Cécile Vandalem elle-même), chef de file du parti du Réveil populaire fondé grâce à la malhonnêteté de son père, interdit qu’on mette en œuvre les dernières volontés de la défunte, et pour cause. Peu à peu on apprend les raisons du suicide de sa mère Ida qui sont directement liées au projet diabolique de Martha Heiger. Les filles du maire se dressent sur la route de Martha pour la confondre et l’empêcher de mener à bien son projet de faire des abattoirs un studio de cinéma pour tourner ses films de propagande. Dans le secret des maisons et sur la place publique, dans l’église, les disputes virent au conflit et au meurtre. Dans le confinement de l’île se joue donc un huis-clos terrifiant.

Sur le plateau, de charmants petits chalets typiques faits de planches de bois qui évoquent un village nordique (belle scénographie de Ruimtevaarders) ; ils sont clos et rien ne filtre de l’intimité que l’on découvre seulement sur l’écran établissant une dialectique entre intérieur et extérieur. L’intérieur chargé de secrets, l’extérieur, théâtre des relations collectives et des drames. Au début du spectacle, on est dans le chalet du maire où parents et enfants jouent au Trivial poursuite. Cette scène initiale rend compte du ton général. Le maire (Jean-Benoît Ugeux) pose les questions et secoue agressivement sa famille terrorisée qui ne sait pas dire quel est le nom du restaurant de Bob l’éponge ! Où l’on évalue d’emblée la personnalité des uns et des autres : le père soupe au lait, l’épouse (Anne-Pascale Clairembourg) qui pleure tout le temps, les filles silencieuses et effrayées (Epona et Séléné Guillaume). Ce qui aurait dû être un moment de détente joyeux tourne au cauchemar. Une scène violente et dérisoire qui provoque le rire, toujours présent comme un exutoire nécessaire. Malène, l’une des filles, est muette, elle ne sait que chanter « le chant des abattoirs » (Françoise Vanhecke). C’est qu’elle a perdu la voix en découvrant les cadavres de ses deux oncles lors de la fermeture des abattoirs. Elle sera le bras armé de la vengeance. Les deux frères (Vincent Cahay et Pierre Kissling) hantent le plateau de leur musique étrange. De même que Ida revient parmi les habitants comme pour demander justice, et chante d’une voix pure de soprano cristalline, surnaturelle (Françoise Vanhecke), un ange dans cet enfer. Finalement Martha Heiger gagnera, elle repartira de l’île avec un film de propagande pour son parti dont la diffusion est annoncée pour 2018 !

La mise en scène réinvente ses outils en mettant en jeu des interactions entre théâtre et cinéma, tragique et comique, polar et comédie de mœurs, réalité et fiction pour exprimer les dangers de ce sentiment de tristesse qui s’est abattu sur l’Europe, expression de l’impossibilité de s’extraire d’une situation qui ne nous convient pas (selon Gilles Deleuze) et nous jette dans une sorte de passivité, de sidération mais qui est aussi susceptible d’engendrer des sursauts dangereux de radicalisation, comme pour se débarrasser brutalement d’un état de dépression morbide.
Anne-Cécile Vandalem signe un spectacle singulier qui conjugue brillamment des registres différents et est servi par des comédiens excellents. On en sort impressionnés par la fiction avec le sentiment d’une menace bien réelle.

Tristesses, conception, écriture et mise en scène Anne-Cécile Vandalem. Musique Vincent Cahay, Pierre Kissling ; scénographie, Ruimtevaarders ; son, Jean-Pierre Urbano ; lumière, Enrico Bagnoli ; vidéo, Arié van Egmond, Federico d’Ambrosio ; soprano, instrumentiste, travail vocal, Françoise Vanhecke. Avec Vincent Cahay, Anne-Pascale Clairembourg, Epona Guillaume, Séléné Guillaume, Pierre Kissling, Vincent Lécuyer, Bernard Marbaix, Catherine Mestoussis, Jean-Benoît Ugeux, Anne-Cécile Vandalem, Françoise Vanhecke. Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 27 mai à 20h.
Durée : 2h15.

Photos Christophe Raynaud de Lage

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