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Traversées africaines au Tarmac à Paris

par Dominique Darzacq

Un pluriel singulier pour regarder le monde d’ailleurs

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En ces temps de repliement sur soi, de tentation de nouvelles citadelles, nous inviter « à jouer à saute-frontières » est une manière de prendre à contre- pied les humeurs du temps et ce que fait, en toute détermination, Valérie Baran qui, depuis dix ans à la tête du Tarmac, défend avec pugnacité la francophonie dans sa diversité créatrice et la pluralité de ses métissages.

Braquant aujourd’hui les projecteurs sur une partie de l’Afrique du Subsaharienne, elle le fait à travers des créations « qui sont autant de mains tendues vers d’autres disciplines, vers d’autres bords où d’autres imaginaires se croisent et se fécondent », rassemble des artistes d’horizons divers « qui cherchent à tisser des liens entre eux et font émerger tout à la fois des résonnances et des différences ».

Ainsi en est-il d’ Objet principal du voyage, né de la rencontre à Ouagadougou du chorégraphe néerlandais Herman Diephuis et de jeunes danseurs lors d’ateliers qu’il animait au centre chorégraphique de la capitale du Burkina Faso. « La manière de ces jeunes danseurs d’envisager la vie, l’art, la danse fut pour moi une révélation » avoue le chorégraphe qui fut danseur chez Mathilde Monnier, Philippe Découfflé, Jérôme Bel, avant de créer ses propres chorégraphies. Le spectacle qu’il signe au Tarmac est le fruit du désir partagé de prolonger la rencontre, « d’inventer un espace d’écoute et d’attention comme un ailleurs et une affirmation de soi ». Loin de tout exotisme, quatre danseurs, deux hommes et deux femmes, nous proposent un incroyable moment de danse à vif, sans visa ni frontière mais à fleur d’humain. (du 9 au 12 mars).

Confrontation d’imaginaire et dialogue live, comme on dit aujourd’hui, avec Performers , spectacle qui fait de la scène un laboratoire où deux danseurs Burkinabè, Auguste Ouédraogo et Bienvenue Bazié mettent « la matière chorégraphique » en résonance avec les « bulles électrOrganiques » de Nyum, musicienne qui se revendique hybride et à la croisée de la musique urbaine et de la musique du monde, des instruments traditionnels et des technologies numériques. Basé sur l’improvisation, l’objectif, explique Auguste Ouédraogo, est « d’offrir des moments uniques que nous ne partageons pas d’ordinaire avec le public, l’occasion de vivre autrement le spectacle » (17-18 mars).

C’est d’un monde à l’autre, d’un continent à l’autre, que nous embarque Africa , spectacle écrit et mis en scène par l’auteur néerlandais Peter Verhelst et dans lequel Oscar Van Rompay joue son propre rôle. Celui de l’acteur belge de la troupe NTgent qu’il est, et celui du propriétaire d’une plantation au Kenya ce qu’il est également, de l’Afrique à la Belgique, de la Belgique à l’Afrique, une vie schizophrène avec ses porte-à-faux, ses contradictions. Comment faire cohabiter ses deux vies, celle du comédien et celle du planteur entrepreneur qui s’efforce en vain de ne faire qu’un avec ses semblables noirs et se frotte à la face sombre de la pensée libérale et capitaliste. Part kenyane de la vie de l’acteur, « Africa » est le récit cru et dérageant d’un être humain qui tente de trouver sa place dans une société qui lui est étrangère (.30 mars au 2 avril).

« Faire un spectacle sur tous les exilés, les déracinés », telle fut, en s’emparant du texte incandescent d’Aimé Césaire Cahier d’un retour au pays natal , la conjointe volonté du comédien Etienne Minoungou et de son metteur en scène Daniel Scahaise. « Au bout du petit matin, la grande nuit immobile, les étoiles plus mortes qu’un balafon crevé », à l’orée d’une grande ville européenne, émergeant d’un tas de vêtements, comme dans la palabre sur un marché africain, un errant, un voyageur nous fait part de ses rêves, frustrations, ses souffrances passées et présentes, nous raconte son histoire, celle de son peuple pour mieux le connaître et donc mieux le comprendre. Si cette introspection lyrique et flamboyante met en évidence « la dimension humaniste faite de tolérance et d’amour de l’autre » du poète martiniquais, passant par la bouche du comédien burkinabé Etienne Minoungou, elle résonne comme « Le cahier d’un espoir au Burkina Faso » (23 au 26 mars).

Que ces Traversées africaines en six spectacles fassent la part belle aux artistes venus du Burkina Faso ne doit évidemment rien au hasard. Comme il le fit dans la foulée des Printemps arabes, la volonté du Tarmac est, ici, de mettre en évidence « la place des artistes africains dans les grands moments citoyens de leur pays. Qu’ils ne s’y tiennent pas à côté mais aux avant-postes », précise Valérie Baran, pour qui l’essentiel n’est pas de défendre les omniprésents de la francophonie, mais de sortir des sentiers battus, d’aller gratter dans les coins et que dans ces coins-là, l’Afrique reste un riche vivier d’artistes auquel le Tarmac sert souvent de tremplin.

C’est du TILF (Théâtre International de Langue Française) l’ancêtre du Tarmac, que Dieudonné Niangouna prit son envol en 2001 avec « Carré blanc ». Auteur, metteur en scène, comédien aujourd’hui connu et reconnu, il retrouve, une fois encore, une scène devenue familière pour la dernière des Traversées africaines, avec la création de Machin la Hernie qu’il interprète sous la direction de Jean-Paul Delore. Une belle occasion de se remettre dans l’oreille la voix tumultueuse de Sony Labou Tansi (1947-1995) , écrivain congolais dont l’écriture « respire l’élan naturel du sang » et n’a cessé de pourfendre « les délinquances idéologiques » ce qu’il fait dans le furieux charroi de mots qu’est Machin La Hernie .
« La nation c’est comme la braguette : c’est quand on veut pisser qu’on se souvient qu’on en a une » ainsi dit « mon colonel Martillimi Lopez, fils de maman nationale venu au monde en se tenant la hernie, parti de ce monde toujours en se la tenant… ». Une histoire déployée comme un véritable putsch verbal dont le personnage, « un tyran à la triste hernie », n’est pas sans résonnance avec l’actualité (13 au 16 avril).

Traversées africaines est une invitation au voyage un peu comme on cabote le long des côtes pour apercevoir d’autres paysages, changer de points de vue, tendre l’oreille à d’autres vents. « Voyager c’est réactiver la lecture du monde » disait Italo Calvino. C’est ce à quoi nous convie le Tarmac.

Traversées africaines du 9 mars au 16 avril

Le Tarmac Scène Internationale francophone tel 01 43 64 80 80 www.letarmac.fr

Photos Objet principal du voyage ©Marc Coudrais, Performers ©François Passerini, Africa ©Kurt VanderELst

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