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Critiques /

Rouge décanté d’après Jeroen Brouwers

par Corinne Denailles

Un spectacle incandescent

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Les spectateurs qui ont découvert le travail de Guy Cassiers au festival d’Avignon en 2007 avec l’éblouissant Mefisto for ever ont beaucoup entendu parler de Rouge décanté, créé en 2006, comme d’un spectacle déjà mythique. Depuis 2006, Rouge décanté a été présenté à Anvers chaque année, comme un rituel, un rendez-vous avec les spectateurs dont certains ont vu le spectacle plusieurs fois. Mais pas de représentation en France depuis neuf ans et les aficionados de Cassiers s’en désolaient. Ils vont enfin pouvoir découvrir ce spectacle inclassable qui conjugue la puissance et la beauté du texte de Jeroen Brouwers, l’interprétation exceptionnelle de Dirk Roofthooft et la mise en scène de haute tension de Guy Cassiers.

Rouge décanté, c’est l’histoire d’un écrivain tourmenté par son passé ; enfant, il a vécu avec sa mère et sa grand-mère dans un camp de prisonniers japonais où il a été témoin des horreurs perpétrées par leurs geôliers, tortures physiques et morales proprement inconcevables, désastres d’Hiroshima et Nagazaki « brûlures sur la peau du monde » pour lesquels les prisonniers furent sauvagement punis : « je ne savais pas que cette scène était horrible et que j’en faisais partie ». Traumatisé par cette expérience indicible, il en a gardé des troubles profonds, un dégoût pour toutes dégradations de la femme, y compris l’accouchement, écho de scènes insoutenables. En ayant réalisé l’impact sur sa personnalité, il analyse son expérience dans un flot de paroles irrépressible et cathartique (« une chose n’existe qui n’en touche une autre ») et rêve d’une autre mère, d’une autre épouse, intactes. Brouwers exprime le traumatisme du personnage de manière particulièrement frappante en opposant l’indifférence vis-à-vis de sa mère qui vient de s’éteindre dans une maison de retraite et qu’il n’allait jamais voir et l’amour admirable qu’il portait à celle qui l’a aimé et protégé dans son enfance, qui a été son rempart contre la barbarie, qui fut héroïque face à l’oppression mais qui a trahi l’enfant — qui répétait inquiet « on ne va pas se trahir maman ? » — en l’abandonnant à la sortie de la guerre dans une institution chargée de son éducation.

La mise en scène de Cassiers, centrée sur le comédien, va à l’essentiel ; dans une scénographie éclatée qui évoque à la fois l’espace de l’enfance (des pas japonais sur plan d’eau, évocation de la configuration du camp) et le présent du personnage qui vit dans un désordre à l’image de son désordre intérieur rempli de kleenex, de gobelets en plastique, bazar de celui qui ne peut prendre son de lui. Le tout baignant dans un halo de lumière rouge. La vidéo multiplie les points de vue sur le personnage, le fige parfois dans une sorte de tableau pixellisé qui évoque une toile de Van Gogh, autoportrait d’un artiste ravagé de l’intérieur jusqu’à la scène finale qui évacue la vidéo pour resserrer le plan sur le comédien.

Dirk Roofthooft porte le texte à l’incandescence de la douleur sans aucune emphase, avec une apparente simplicité déconcertante. Il happe le spectateur dans son univers mental, les images défilent comme si on y était. Le pouvoir d’évocation du texte conjugué à celui du comédien produit une émulsion cinématographique qui projette les images mentales sur l’écran de notre imaginaire provoquant un véritable sentiment d’empathie pour l’adulte et l’enfant qu’il fut, pour la mère tant aimée, même dans la détestation exprimée, blessure de guerre.
Ce spectacle n’a pas usurpé sa réputation, une sorte d’alchimie miraculeuse qui offre au spectateur, bousculé et bouleversé, un vaste champ de réflexion sur les enjeux politiques et artistiques.

Rouge Décanté d’après le roman de Jeroen Brouwers ; traduction du néerlandais, Patrick Grilli ; adaptation Guy Cassiers, Dirk Roofthooft, Corien Baart ; dramaturgie Corien Baart et Erwin Jans ; décor, vidéo et lumières, Peter Missotten (de Filmfabriek) ; réalisation vidéo Arjen Klerkx ; décor sonore, Diederik De Cock ; costumes, Katelijne Damen. Avec Dirk Roofthooft. Au théâtre de la Bastille jusqu’au 18 décembre 2015 à 20h, dimanche à 17h. Durée : 1h40.
Production Toneelhuis (Anvers), Ro Theater (Rotterdam)
Texte aux éditions Gallimard

© Pan Sok/ Guy Raynaud de Lage

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