Pupo di Zucchero par Emma Dante à La Colline
Les défunts rejoignent les vivants pour le plaisir de tous.

Emma Dante - cinéaste, comédienne, metteuse en scène, directrice de compagnie et militant pour un art avant-gardiste -, inspirée des traditions de l’Italie du sud et de sa Sicile natale, adapte un conte de l’auteur napolitain Giambattista Basile, Pupo di Zucchero (en diptyque avec un autre conte, La Scortecata, dont nous rendrons compte également), dans un hommage poétique et universel aux disparus. Des fables destinées à un ballet de la mémoire, entre vie et imagination.
La statuette de sucre participe de la Fête des morts : la veille du 2 novembre, est préparée une table avec biscuits et victuailles pour les défunts, et au centre, une statuette en sucre coloré - ballerine, soldat ou paladin, figures de l’art traditionnel du sud de l’Italie. La nuit, les défunts - parents, oncles, tantes - se restaurent et apportent en échange des cadeaux pour les enfants. Le lendemain, on se rend au cimetière avec les petits et leur jouet : un lien inaliénable avec le mort.
Pupo di Zucchero reproduit la cérémonie d’un solitaire âgé qui s’apprête à célébrer la Fête des morts, en préparant une poupée de sucre évoquant traditionnellement, le souvenir de ses proches.
Emma Dante conçoit le théâtre tel un lieu de célébration de la vie et de la mort, « où s’entraîner à maintenir vivant le souvenir de ceux qui sont partis, une église laïque » pour l’incroyante - pensive et rieuse - qui, à travers le théâtre, transforme en magie la douleur de la perte et de l’absence.
La scène est comique - le vieux a le visage grimé, geint et se plaint, plonge la tête dans la pâte qui doit lever pour que le gâteau soit réussi : la voici écrasée, et le visage du pâtissier, enfariné. Plus tard, les jeunes gens de la famille, figures des disparus, se jetteront à la figure cette même boule de pâte disloquée, d’un côté de la scène à l’autre, pour qu’elle soit « travaillée » comme voulu.
Pensant à sa famille, le vieil homme convoque sur la scène les disparus, père et mère, et ses trois soeurs inséparables qui, vêtues de noir car victimes tragiques du typhus, reviennent en robes printanières aux couleurs pastel - claires, douces et tendres -, chantant ou esquissant un ballet - trio ou solo -, tournoiements gracieux de jeunes femmes prises du bonheur plein d’être au monde.
Le père marin, souvent absent si ce n’est parti de chez les siens, resurgit, heureux, tandis que la mère française, courbée mais tonique, autoritaire et malicieuse, partage sa langue d’origine avec le napolitain des XVII et XVIII è siècles. Pasqualino, l’enfant recueilli, est plutôt facétieux et habile, telle une toupie, courant et dansant, se déployant dans l’espace à petits pas comiques, entre pirouettes et glissades, échappées en solitaire quand on le poursuit pour quelque chapardage.
Il n’est pas seul à danser dans la frénésie : un autre du clan se livre à la même gestuelle ludique.
Ces défunts sont présents sur la scène, redoublant paradoxalement de vie, de joie, de gaieté et d’enthousiasme à se retrouver en famille, un quotidien admis qui n’a nul secret pour eux. Et ces mêmes racines originelles leur font accueillir d’autant plus et mieux la diversité, l’Autre, l’Universel.
Les revenants sont à la fois âgés et juvéniles, basculant d’une époque à l’autre, sveltes et souples jadis, amoindris et repliés aujourd’hui. Ils ont même l’audace d’entamer une belle danse macabre avec leur propre cadavre - des corps gisants et devenus squelettes -, sculptures et corps embaumés de l’artiste Cesare Inzerillo, des rappels des défunts des célèbres catacombes des Capucins à Palerme, séchés et consumés par la mort, fossilisés dans leur nature de dépouille.
La scène est une ode plastique à la vie et à ses sensations bruissantes, par-delà le temps et les séparations, entre moments festifs et collectifs d’expression corporelle silencieuse ou verbale et bruyante, où chacun accueille l’autre - une partie de soi - dans le respect et dans des mouvements ondoyants et entêtants, l’ivresse des rondes et retours enchanteurs des instants heureux où l’on vivait ensemble, les uns près des autres, insouciants encore et inconscients de l’avenir incertain.
Des interprètes singuliers, humbles et sublimes, engagés dans l’aventure avec talent, énergie et efficacité. Un rendez-vous avec une scène théâtrale inventive - art et sentiment existentiel.
Pupo di Zucchero texte, mise en scène et costumes Emma Dante, librement inspiré du Conte des contes de Giambattista Basile, avec Tiebeu Marc-Henry Brissy Ghadout, Sandro Maria Campagna, Martina Caracappa, Federica Greco, Giuseppe Lino, Carmine Maringola, Valter Sarzi Sartori, Maria Siro, Stéphanie Taillandier, Nancy Trabona. Collaboration artistique Daniela Gusmano, sculptures Cesare Inzerillo, lumières Cristian Zucaro, Du 8 au 18 juin 2023. Spectacle en napolitain sur-titré en français, à La Colline, Théâtre National.
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.



