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Critiques / Théâtre

Professeur Bernhardi d’Arthur Schnitzler

par Corinne Denailles

Un débat moral et politique

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De Schnitzler on connaît mieux ses nouvelles que son théâtre. Terre étrangère et Le chemin solitaire ont été révélées au public français par Luc Bondy, La Ronde, plus fréquemment présentée, avait, lors de sa création, donné lieu à un procès. Professeur Bernhardi (1913) a carrément été interdite par la censure autrichienne. L’écrivain, ami de Freud, s’intéresse à la psychologie de ses personnages dans leurs dimensions inconscientes, pulsionnelles. Le cas du professeur Bernhardi va au-delà, touchant aux enjeux religieux et politiques dans le cadre d’un microcosme hospitalier que l’auteur, qui était médecin, connaît bien ; son père dirigeait une clinique privée au début du XXe siècle à laquelle il a collaboré.

Dans la clinique du professeur Bernhardi, une jeune femme est en train de mourir d’une septicémie ; on a appelé le curé pour lui délivrer l’extrême-onction. Mais le directeur de la clinique s’y oppose, arguant du fait que la jeune femme traverse une période d’euphorie, fréquente dans les heures qui précèdent la mort, et que la vue du curé pourrait la traumatiser, lui faisant prendre brutalement conscience de la réalité, et la priver des quelques heures heureuses qui lui restent à vivre. Le curé insiste au nom de la paix de son âme, le médecin refuse au nom d’un sentiment d’humanité.
Rapidement, certains vont s’emparer du différent pour l’instrumentaliser, le déformer jusqu’à accuser le médecin juif de volonté de nuire à la religion catholique (certains parleront du Dreyfus de la médecine) . Il sera le révélateur des jeux de pouvoir, des petites bassesses et compromissions des uns et des autres, des intrigues opportunistes, d’un vent mauvais d’antisémitisme et de populisme mais au-delà, il pose la question de la vérité (à chacun la sienne…).

(Sur la photo, le ministre et le professeur Bernhardi)

Le professeur Berhnardi (excellent Jörg Hartmann) du début à la fin est droit dans ses bottes, inflexible sur ses positions et sa version des faits, jusqu’à purger deux mois de prison pour un chef d’accusation complètement fabriqué. Le comédien exprime par des détails très significatifs la progressive déstabilisation du personnage, d’abord directeur sûr de lui et de sa légitimité, il garde son intégrité face aux coups de boutoir assénés. A ses côtés, les ennemis sortent de l’ombre ainsi que les opportunistes qui retournent leur veste dans un sens ou dans l’autre, mais aussi les amis qui forment une garde rapprochée. Berhnardi assume sa vertigineuse déchéance, adossé à sa conviction intime, entouré de quelques fidèles, et l’opinion publique, brusquement de son côté, lui offre une rédemption à sa sortie de prison. Mais il est dorénavant un homme désabusé, blessé par le spectacle de toutes les petites et grandes trahisons, du confrère au ministre de la santé, ex -ami d’enfance (remarquable Hans-Jochen Wagner qui exprime toute la duplicité et la rouerie faussement désinvolte du personnage), un homme perdu par son obsession de la justice, ou plutôt par son intransigeance morale qui exige un accord parfait entre ses convictions et ses actes, attitude socialement intenable comme lui expliquera le secrétaire d’état dans la dernière scène (croire que du matin au soir on peut respecter un tel pacte, c’est l’assurance de se retrouver en prison avant le dîner). Rien de manichéen dans cette pièce, comme en témoigne l’extraordinaire face à face final entre le jeune curé (Laurenz Laufenberg) et Bernhardi où l’on perçoit le débat intérieur et les doutes de l’un et de l’autre.

La pièce met en scène un vaste débat moral et politique magnifiquement orchestré par Ostermier (un écho de sa mise en scène d’Un ennemi du peuple d’Ibsen) et interprétés par une vingtaine de comédiens hors pairs. Le metteur en scène fait un usage mesuré et très fin de la vidéo avec quelques gros plans, sur les tensions nerveuses des visages ou des points de vue décalés sur une scène. Jan Pappelbaum a inscrit sa scénographie dans une boîte immaculée où les scènes se jouent sur deux plans, auxquels il faut ajouter parfois un troisième plan grâce à la vidéo. L’hôpital et ses différents espaces, le ministère, l’appartement de Bernhardi se distinguent par un minimum de mobilier, de simples repères. Actualisé de la sorte, par le décor et les costumes contemporains de Nina Wetzel, le spectacle gagne en intensité et nous interpelle au plus près. On se sent partie prenante d’un débat majeur, moral et politique.

Professeur Bernhardi d’Arthur Schnitzler, mise en scène Thomas Ostermeier ; adaptation Thomas Ostermeier et Florian Borchmeyer ; scénographie, Jan Pappelbaum ; costumes Nina Wetzel ; musique, Malte Beckenbach ; video, Jake Wilten ; lumières, Erich Scnhneider. Avec, Dr. Bernhardi : Jörg Hartmann, Dr. Ebenwald : Sebastian Schwarz, Dr. Cyprian : Thomas Bading, Dr. Pflugfelder : Robert Beyer, Dr. Filitz : Konrad Singer, Dr. Tugendvetter : Johannes Flaschberger, Dr. Löwenstein : Lukas Turtur, Dr. Schreimann/Kulka, un jounaliste : David Ruland, Dr. Adler : Eva Meckbach, Dr. Oskar Bernhardi : Damir Avdic, Dr. Wenger/infirmière : Veronika Bachfischer, Hochroitzpointner : Moritz Gottwald, Professor Dr. Flint : Hans-Jochen Wagner, Secrétaire d’État Dr. Winkler : Christoph Gawenda, Franz Reder, Curé : Laurenz Laufenberg. Aux Gémeaux à Sceaux jusqu’au 3 décembre 2017 à 20h45. Durée : 2h40 sans entracte.
Résa : 01 46 61 36 67

Photo Arno Declair

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