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Patrice Chéreau -Journal de travail tome1

par Dominique Darzacq

Années de jeunesse (1963-1968)

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On le sait, le fait appartient à la légende de l’Histoire du théâtre, c’est du lycée Louis Le Grand, entouré de quelques copains dont Jean-Pierre Vincent, que Patrice Chéreau prit son envol de « génial » metteur en scène. En 1963, il a dix-neuf ans, L’Intervention de Victor Hugo sera son tour de chauffe. Le jeune créateur regarde la pièce sous toutes ses coutures, analyse les personnages et note le résultat de son examen et les réflexions qu’elle lui inspire. Ce qu’il fera continûment tout au long de son parcours créateur. Ces notes, parfois augmentées de croquis, constituent un dense corpus, un « Magma originel » selon Pablo Cisnero qui fut son compagnon et en a souhaité la publication. Elles feront l’objet d’une édition en six volumes, le tome 1 couvre « Les années de jeunesse » (1963-1968).
L’ouvrage qui ne se livre pas d’emblée est moins un journal de travail qu’un cahier d’apprentissage dans lequel le jeune créateur, - à partir des œuvres qu’il met sur le métier -, dialogue à vif, quitte à se reprendre, avec le monde et lui-même et appelle à la rescousse de ses réflexions Louis Althusser et Roland Barthe, Giorgio Strehler. Ainsi, nous le suivons du Lycée Louis Le Grand (1963) à Sartrouville (1968). Cinq ans pendant lesquels, après L’Intervention , seront créés Fuente Ovejuna de Lope de Vega, L’Héritier de Village de Marivaux, L’Affaire de la rue de Lourcine d’après Eugène Labiche, Les Soldats de Lenz, Pièces chinoises de Kuan Han Ching, Le Prix de la révolte au marché noir de Dimitri Dimitriadis, Dom Juan de Molière. Une traversée créatrice au cours de laquelle l’amateur aiguise ses armes de chef de troupe et de metteur en scène. « Depuis trois ans, nous poursuivons tous autant que nous sommes une entreprise théâtrale complexe : le choix d’un répertoire et surtout le choix d’un style et d’une façon de travailler. Il y a là une pédagogie mutuelle. En même temps qu’ils apprennent à jouer, j’apprends à mettre en scène et à faire des décors » écrit-il en mars 1966 dans une note sur L’Affaire de la rue de Lourcine , spectacle à propos duquel il évoque Toulouse Lautrec et note comme on fait le point d’un travail en cours, ’ Avec Lourcine , on a pu faire un pas de plus. Déjà ce qui a compté finalement pour nous dans Fuente , c’est ce qui avait trait à notre propre situation : une révolution manquée, aliénée de ses buts, une classe de travailleurs mystifiée par une idéologie régnante ».
Si les analyses des textes que met en scène le jeune créateur se font souvent sous les lumières de Marx ou Brecht, les peintres semblent pour lui des repères de climat et d’atmosphère esthétiques. A propos de Fuente Ovejuna il évoque Bosch et Breughel, pour L’Héritier de Village ce sera Benigno Rossi peintre et graveur italien du XVIIIème siècle.
Dans sa préface, si juste et bien pensée, Ariane Mnouchkine, et elle a raison, avertit « ceux qui s’imaginent trouver là les vrais secrets alchimistes de l’immense metteur en scène qu’allait devenir Patrice Chéreau, qu’ils se trompent douloureusement et que, heureusement peut-être, il n’en est rien ».
Au fil des pages, de l’un à l’autre spectacle, mieux que la chrysalide devenant papillon, se dévoile une vive intelligence créatrice soutenue d’une rare érudition, s’y décèle une étonnante lucidité sur son travail, la détermination d’un jeune artiste à creuser son sillon, à forger son propre vocabulaire, quitte « à brusquer » l’auteur ou ses camarades et à batailler avec lui-même.
Comment pour finir ne pas saluer le méticuleux et efficace travail de Julien Centrès qui assure la direction de l’ouvrage et dont les multiples annotations nous aident à mieux appréhender cette « partie immergée d’un jeune iceberg devenu légendaire » comme Ariane Mnouchkine définit ce présent volume.

Patrice Chéreau Journal de travail - tome 1 (années de jeunesse 1963-1968)

Actes Sud-Papiers collection « Le temps du théâtre » 272 pages 25 €

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