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Critiques / Festival / Théâtre

Passion simple d’Annie Ernaux

par Corinne Denailles

Cartographie amoureuse

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Jeanne Champagne est une femme de projets au long cours. Une caractéristique qui en dit beaucoup sur sa démarche artistique. Elle n’est pas de ceux qui enchaînent mise en scène sur mise en scène mais de ceux, rares, qui creusent un sillon, explorent minutieusement, intimement, un axe de travail. Une autre caractéristique est son goût pour les textes non théâtraux (Jules Vallès, Charles Juliet, Agota Kristof, Georges Sand, Annie Ernaux), mettant ainsi en pratique le "faire théâtre de tout" d’Antoine Vitez qui fut son professeur. Parallèlement à son travail de mise en scène, elle n’a jamais cessé de construire des projets avec des lycéens, des amateurs, de former des jeunes artistes, autant d’expériences qui nourrissent son approche très personnelle du théâtre.
Elle s’intéresse plus particulièrement, depuis quelques années, aux écritures féminines qui ont, pour certaines, une parenté stylistique. Formellement épurés, les textes de Duras comme ceux d’Ernaux présentent une apparente simplicité lexicale et syntaxique, une sorte de transparence qui nous les rendent immédiatement familiers. Annie Ernaux est l’auteur d’une quinzaine de romans, tous très courts, tous d’essence autobiographiques mais qui présentent cette qualité précieuse de donner une portée universelle à une expérience personnelle. C’est ce qui se passe avec Passion simple ; même si on n’a pas vécu une telle aventure, on est impressionné et touché par cette capacité aiguë à décrypter les moindres mouvements de l’âme. Le roman est une sorte de compte rendu sans concessions de notre propension terrifiante à consentir à s’anéantir par amour, une analyse des rouages de cette expérience exaltante et destructrice.

Dans une mise en scène minimaliste, la comédienne Marie Matheron traverse les différentes stations de ce chemin de croix qui conduit son personnage du bonheur le plus intense à une véritable descente aux enfers. Tour à tour lumineuse ou défaite, elle raconte sur le fil de l’émotion, sans aucun pathos, comment sa vie s’est soudain réduite à une attente perpétuelle, à l’agitation nerveuse des préparatifs, à l’angoisse que son amour ne vienne pas. Son amour, qu’elle décrit avec objectivité comme un bel homme indifférent et marié qui débarque l’après-midi entre deux rendez-vous, dont elle ne sait jamais quand elle le verra, un macho sans scrupules qui ne semble pas partager sa passion. La pire des situations. Finalement tout devient sujet de souffrances, tenaillée par la peur d’être abandonnée, elle ne peut jouir vraiment de la présence de l’autre et se perd dans un lent processus d’autodestruction. Plus tard, il faudra réapprendre à vivre comme au sortir d’un deuil. On pense à la passion partagée "tournoyante et ensoleillée" qui unit Solal et Ariane dans Belle du seigneur d’Albert Cohen. Chez Cohen l’attente de Solal n’est que joie, excitation enfantine, versant lumineux de la passion, porte ouverte sur l’imaginaire ; une relation rêvée, jouée plus que vécue mais qui finalement s’achèvera tragiquement. Comme si, par nature, toute relation fusionnelle, tout abandon de soi étaient voués à l’échec.
Loin d’être futile, le récit d’Annie Ernaux dévoile les secrets des relations amoureuses ; il livre sans fausse pudeur et avec une sincérité brute une cartographie des sentiments, clé de compréhension de la conception féminine de l’amour. L’équivalent masculin de cette confession semble bien improbable, c’est peut-être pourquoi les lecteurs et le public sont essentiellement féminins. Dommage. Ceux qui pensent ne pas être concernés perdent une occasion de mieux connaître le continent féminin qui leur paraît souvent si mystérieux, ils se privent d’entendre un texte ciselé d’une haute tenue littéraire, et d’admirer la talentueuse Marie Matheron qui réussit cet exercice si délicat de mettre sa voix dans les mots d’Annie Ernaux avec un naturel confondant.

Passion simple d’Annie Ernaux, mise en scène Jeanne Champagne ; scénographie Gérard Didier ; création sonore Bernard Valléry ; lumières Pascal Sautelet. Avec Marie Matheron. Festival d’Avignon. Au petit Louvre à 12h30. Durée : 1h05. Tél : 04 32 76 02 79.

© Benoîte Fanton

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