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Critiques / Festival / Théâtre

Ô vous frères humains d’Albert Cohen

par Corinne Denailles

Le racisme ordinaire

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Récit fondateur, une clé, si ce n’est la clé de l’oeuvre d’Albert Cohen, Ô vous frères humains raconte soixante ans plus tard l’événement qui a définitivement bouleversé l’auteur.
Originaire de Corfou, le jeune Albert a débarqué à Marseille avec sa famille ; il a 5 ans. Enfant doux et naïf, comme il aime à se décrire, couvé par une mère très aimante, il a très tôt développé un amour incommensurable pour la France, pour l’accueil généreux fait à la modeste famille juive corfiote, surtout pour la langue qu’il révère. Il avait dressé un autel secret dans sa chambre pour mieux idôlatrer sa nouvelle patrie. Il a vécu dans un monde simple et heureux, fait de douceur et de tendresse, jusqu’à la date fatale du jour anniversaire de ses 10 ans où son monde a basculé en une seconde dans l’horreur, lui révélant dans une violente déflagration le visage grimaçant de la haine de l’autre.

Alors qu’il s’était approché avec curiosité d’un camelot qui, entouré de badauds, vantait un détacheur universel, voilà que le type tout à coup le prend à parti, le traitant de sale Juif, de sale race qui vient manger le pain des Français et lui enjoignant de déguerpir immédiatement. Cohen raconte comment cet événement brutal a déchiré le ciel sans nuages de son existence. L’enfant arrivé innocent et heureux repart courbé par la bosse du malheur qui s’est abattu sur lui, par la culpabilité définitive d’être né ; lui qui était animé d’un "fou désir d’en être", le voilà exclu, banni, renvoyer à son statut d’étranger indésirable. L’histoire se passe en 1906, époque de l’affaire Dreyfus.
Cohen, blessé à mort, s’emploie à se moquer de l’humanité entièrement occupée à exercer leur dérisoire pouvoir de force pour les uns, de séduction pour les autres, ironisant sur ces êtres provisoires bientôt tous égaux dans leur cercueil. En son vieil âge, il finit par pardonner au camelot sa méchanceté par un mouvement intérieur de "tendresse de pitié" pour ce pauvre futur cadavre ; ainsi il panse ses blessures et exhorte ses frères humains à préférer s’appliquer à ne pas haïr plutôt que d’exercer l’amour du prochain hypocritement prêché à tort et à travers.
Le traumatisme des 10 ans a généré les thématiques de l’oeuvre : la culpabilité d’être né, le désir d’intégration, l’amour de la France et de sa langue, l’expérience de la haine et de la peur de l’autre, et de sa méfiance à l’égard de l’étranger.

Alain Timar a été bien inspiré de vouloir faire entendre ce texte qui dépasse la question de l’antisémitisme. Il a distribué la parole de l’auteur dans la bouche de trois comédiens afin de théâtraliser le texte et d’en ouvrir le sens. Il a allégé le poids du malheur, adoucit la cruauté pour mieux faire passer la tragédie mais il s’est heurté au piège inhérent à la langue de Cohen ; une langue éminement lyrique, emphatique, travaillée souterrainement par une douleur indicible que l’humour, souvent grinçant, apaise. Timar s’est laissé emporter par la vague lyrique si bien qu’on entend surtout une voix doucereuse pétrie de bons sentiments, à quelques rares exceptions près, alors que l’essentiel est ailleurs, dans la tension, la violence contenue. La blessure d’enfance qui a fermé les portes du paradis du jeune Albert conduira Solal, le héros de Belle du seigneur, au suicide, faute de trouver le chemin de la résilience.
A force d’yeux écarquillés et de gambades, le propos édulcoré sonne mièvre. Etait-il nécessaire de surligner ainsi l’innocence enfantine, de se lancer dans un ballet de chaises censé exprimé la difficulté à trouver sa place ? La langue exubérante de Cohen exige pour s’épanouir un cadre rigoureux et sobre dénué d’effets et de commentaires superflus.
Malgré tout, on ne peut que se réjouir que ce texte magnifique vive sur la scène et soit transmis au public qu’il touche en plein coeur.

Ô vous frères humains d’Albert Cohen, mise en scène et scéographie Alain Timar. Avec Paul Camus, Gilbert Laumor, Issam Rachyq-Ahrad. Festival d’Avignon, au théâtre des Halles à 11h. Durée : 1h30. Tel. 04 32 76 24 51.

© Thomas O Brien

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