Au Lucernaire, jusqu’au 30 juin 2024
Naïs de Marcel Pagnol et Raymond Leboursier
Une adaptation fidèle à l’esprit du film

Naïs Micoulin (1883), la nouvelle de Zola se passe en Provence, à L’Estaque, on comprend pourquoi elle a inspiré Marcel Pagnol pour en faire un film en collaboration avec Raymond Leboursier (1945). Chez Zola l’histoire est beaucoup plus noire et finit mal. L’écrivain fait un tableau sombre à la Maupassant de scènes de la vie de campagne conjuguées à une critique sociale.
Toine, le pauvre bossu au service du père Micoulin, aime Naïs, la fille de celui-ci, qui elle-même aime Frédéric, le fils de l’avoué Rostaing qui possède une maison de campagne dans les environs. Micoulin, métayer de la famille Rostaing, ne voit pas d’un bon œil le jeune homme car il entend bien garder sa fille auprès de lui pour qu’elle s’occupe de lui dans ses vieux jours, comme sa jument, sa fille lui appartient.
Le Frédéric de Zola est un fils à papa qui possède l’art consommé du mensonge pour convaincre les parents de sa vertu et mener tranquillement une vie de débauche et de jeu. Le père Micoulin sournois, est une brute sauvage, il est beaucoup plus violent que sous la plume de Pagnol qui lui accorde sa bienveillance bien qu’il ait ouvertement cherché à tuer Frédéric en mer et à la chasse. Naïs est ouvrière dans une tuilerie : « son corps, continuellement penché et balancé dans le va-et-vient de sa besogne, prenait une vigueur souple de jeune guerrière. […] elle ressemblait à une amazone antique ». Naïs perd sa grâce et le charme de sa jeunesse, Frédéric s’en détourne et elle épousera Toine le bossu. Ainsi s’achève la nouvelle : « — Naïs est bien vieillie, bien enlaidie, reprit M. Rostand. Je ne la reconnaissais pas. C’est étonnant comme ces filles, au bord de la mer, passent vite… Elle était très belle, cette Naïs. »
Pagnol privilégie l’histoire d’amour et les relations entre les personnages, sur fond de conflits de classes sociales. Le film accorde une place si importante à Toine qu’il pourrait en porter le nom. Probablement parce que Pagnol a l’âme tendre, il a édulcoré la violence de la nouvelle de Zola, l’a parée de couleurs dans son film en noir et blanc et imaginé une fin plus heureuse. Il a développé le rôle de Toine. Arthur Cachia, qui signe une adaptation fidèle du film, en donne une belle interprétation, sensible et nuancée. Arthur Cachia et Patrick Zard, qui tient le rôle de Micoulin, bourru, à la colère pas toujours contenue, donnent de la densité et de la complexité à ces deux personnages qui émeuvent par leur difficulté à exister, tous deux victimes d’un handicap, pour l’un physique, pour l’autre psychologique, affectif.
La mise en scène de Thierry Harcourt se déploie sur un plateau nu, occupé principalement par un escabeau, accessoire aux fonctions multiples, à distance de tout pittoresque couleur locale, si l’on excepte l’accent du Midi qui, s’il est à sa place à l’écran, sur scène paraît déplacé, artificiel. Et puis, on aurait préféré une Naïs moins cliché de carte postale La tonalité un peu désuète et tout en rondeurs, malgré les aspérités réelles de l’histoire, sonne comme un hommage à Marcel Pagnol, amoureux de sa Provence.
Naïs de Marcel Pagnol et Raymond Leboursier. Adaptation Arthur Cachia. Mise en scène Thierry Harcourt. Avec Arthur Cachia, Kevin Coquard, Clément Pellerin, Simon Gabillet, Lydie Tison, Marie Wauquier, Patrick Zard. Musique, Tazio Caputo. Lumères, Thierry Harcourt. Costumes, Françoise Berger et Yamna Tison. Au Lucernaire jusqu’au 30 juin 2024. Durée : 1h10.
© Philippe Escalier

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