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Critiques / Opéra & Classique

Nabucco de Giuseppe Verdi

par Nicolas Grienenberger

Quand le réel rejoint la fiction

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Après avoir été joué sur la scène de l’Opéra de Lille, le Nabucco de Verdi revu par Marie-Eve Signeyrole occupe l’Auditorium de Dijon, pour une proposition forte, parfois discutable dont on ne sort pas indemne.

Que serait l’histoire de Nabucco aujourd’hui ? Bien qu’elle s’en défende dans sa note d’intention, voilà la problématique que pose – malgré elle ? – Marie-Eve Signeyrole à travers sa mise en scène. Bombardements, coups de feu, propagande, reportages vidéo façon chaîne d’information en continu, tout nous plonge au cœur des conflits au Moyen-Orient et nous fait assister au premier acte la boule au ventre et le cœur serré. La scène prend fin avec un incendie habilement suggéré, dévorant les fidèles dans leur propre temple – ici davantage un bunker – qui achève de plomber l’ambiance. Les spectateurs, littéralement sonnés, osent à peine applaudir.

Ensuite, la scénographie capte superbement les scènes d’intimité, notamment la scène d’Abigaille, durant laquelle le document originel devient une marque sur sa peau trahissant sa condition première d’esclave. Les rapports entre la jeune femme et son père sont également bien rendus, on est réellement sensibles à la détresse du roi déchu. Au sommet de la représentation, le bien connu « Va, pensiero » prend une force inédite, Nabucco recevant de plein fouet ce chant fervent, justifiant ainsi pleinement sa conversion et sa prière vers le dieu des Hébreux.

Entre les scènes, des propos d’Elias Sanbar, ambassadeur de Palestine à l’UNESCO, prolongent la réflexion sur l’Homme et sa condition.

Si tout dans cette vision ne semble pas toujours indispensable, le regard à travers lequel le public est amené à voir l’œuvre d’un œil, sinon neuf, du moins différent, pose beaucoup de questions et, rien que pour cela, mérite d’être salué.
Reconnaissons également un vrai travail sur la direction d’acteurs, magnifié par les nombreuses caméras qui filment le plateau en direct et retransmettent leurs images au cœur des décors, forçant ainsi les artistes à rester constamment en éveil et à toujours jouer au plus vrai.
Au diapason de cette conception singulière, la distribution se donne sans compter, pas toujours idéalement verdienne, mais toujours crédible.

Trogne extraordinairement expressive et large voix généreusement déployée, le baryton russe Nikoloz Lagvilava croque un Nabucco aussi imposant dans son autorité que touchant dans sa folie enfantine et dans son désespoir. Face à lui, Mary Elizabeth Williams incarne une Abigaille moins féroce que de coutume, plus nuancée et plus insidieuse. Poussée parfois dans ses derniers retranchements vocaux, la soprano afro-américaine se tire avec les honneurs de la tessiture impossible du rôle et marque les esprits par la beauté de son timbre chaud et sensuel. Une superbe artiste, qu’on espère revoir dans un rôle un peu plus lyrique comme Aida où elle devrait faire merveille.

Impressionnant de force, le Zaccaria de Sergey Artamonov se montre moins pacifique et bienveillant que de coutume, tandis que l’Ismaele du tout jeune Valentyn Dytiuk fait admirer ses formidables moyens vocaux. Sensible et pudique, la Fenena de Victoria Yarovaya charme par la douceur moelleuse de sa voix, alors que Florian Cafiero tire le meilleur du rôle d’Abdallo et que les autres rôles se montrent excellemment tenus.

Splendides de bout en bout, les forces chorales de Dijon et Lille n’appellent que des éloges, notamment dans leur célébrissime chœur, littéralement ciselé, sculpté dans les airs par le chef. Un Roberto Rizzi-Brignoli passionnant, qu’on retrouve avec bonheur après Berlin dans le même ouvrage, et qui défend toujours la musique Verdi avec la même passion, suivi comme un seul homme par un Orchestre Dijon Bourgogne des grands soirs, rutilant de tous ses pupitres.

Une soirée atypique, déconcertante, mais de celles qui marquent durablement.

Nabucco de Giuseppe Verdi. Livret de Temistocle Solera. Créé en 1842 au Teatro alla Scala de Milan. Orchestre Dijon Bourgogne, direction Roberto Rizzi-Brignoli, chœurs Opéra de Dijon et Opéra de Lille, chefs de chœurs Anass Ismat et Yves Parmentier. Mise en scène et conception vidéo Marie-Eve Signeyrole, décors Fabien Teigné, costumes Yashi, lumières Philippe Berthomé, vidéo Baptiste Klein et Marie-Eve Signeyrole, chorégraphie Martin Grandperret. Avec Nabucco Nikoloz Lagvilava, Abigaille Mary Elizabeth Williams, Zaccaria Sergey Artamonov, Ismaele Valentyn Dytiuk, Fenena Victoria Yarovaya, Abdallo Florian Cafiero, Gran Sacerdote Alessandro Guerzoni, Anna Anne-Cécile Laurent.

Dijon, Auditorium, 15, 18, 21, 24 novembre 2018.
03 80 48 82 82 – www.opera-dijon.fr

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