L’Arlésienne et Le Docteur Miracle de Bizet au Châtelet jusqu’au 3 juin
Miracle, l’Arlésienne est bien là !
Dans le cadre du Festival du Palazzetto Bru Zane, le Châtelet célèbre doublement Bizet à l’occasion du cent-cinquantenaire de sa mort.

L’ARLÉSIENNE DE BIZET EST À L’IMAGE du personnage qui lui donne son titre : on la cite souvent, on ne l’entend jamais. Il est vrai que cette partition est la musique de scène d’une pièce de théâtre et qu’il est on ne peut plus rare, aujourd’hui, de pouvoir entendre un pareil ouvrage avec la musique telle qu’elle fut composée pour l’accompagner – en l’occurrence, s’agissant de L’Arlésienne, pour faire autre chose que platement l’accompagner. Le Martyre de saint Sébastien de D’Annunzio et Debussy, par exemple, souffre de la même situation, et il faut se réjouir qu’Olivier Py, il y a quelques semaines, au Théâtre du Châtelet, ait mis en scène Peer Gynt d’Ibsen avec la musique de scène de Grieg jouée par un orchestre.
Dans le même Châtelet, L’Arlésienne a subi un traitement un peu différent. Rappelons qu’il s’agit au départ d’une nouvelle faisant partie du recueil d’Alphonse Daudet Les Lettres de mon moulin, adaptée dans un second temps sous la forme d’une pièce de théâtre. C’est pour cette pièce que Bizet a imaginé sa musique, jouée en 1872 au Théâtre du Vaudeville, plus tard adaptée sous forme de suites symphoniques pour le concert. Si l’on ne prétend pas représenter la pièce telle qu’elle est écrite, avec tous ses personnages, donc avec de nombreux comédiens, il faut trouver un expédient. Le plus étonnant, le plus fascinant fut celui conçu par Daniel Mesguich : interpréter à soi seul tous les personnages, en changeant d’une réplique à l’autre de voix, d’accent, d’expression. Mesguich a souvent joué ce rôle multiple, avec la complicité du chef d’orchestre Jean-Claude Malgoire (un enregistrement a été gravé de cette version* qui tient de la performance, dans tous les sens du terme) ; il l’a récemment repris, sans musique, avec la même virtuosité.
Castelet au Châtelet
À défaut, une autre solution consiste à rédiger un conte, à mi-chemin de la nouvelle originale et de la pièce, dont les développements permettent de faire entendre la musique. C’est la solution qui a été adoptée au Châtelet : Hervé Lacombe, par ailleurs fin connaisseur de Bizet**, a écrit un texte inspiré d’Alphonse Daudet, dit par un récitant (Eddie Chignara), avec la participation de trois danseurs jouant l’Innocent (Pierre Lebon, qui signe aussi la mise en scène), Mitifio et Frederi (Aurélien Bednarek) et Rose et Vivette (Iris Florentiny), d’un ensemble vocal et d’un orchestre au complet, en l’occurrence l’Orchestre de chambre de Paris. Le résultat reste un compromis, même si le castelet en forme de moulin qui constitue l’essentiel du décor est une idée spectaculaire. La musique de Bizet, inspirée mais volontairement fragmentaire, comme le veut la loi du genre, se fait parfois attendre, les danseurs sont un peu trop présents, et le comédien est amplifié, ce qui est en soi mal venu et, dans certains mélodrames, crée un phénomène de saturation.
La situation change du tout au tout après l’entr’acte avec Le Docteur Miracle, créé en 1857 au Théâtre des Bouffes-Parisiens à l’issue d’un concours d’opérette lancé par Offenbach, qui vit le Premier Prix partagé entre Bizet et Charles Lecocq (futur auteur de La Fille de madame Angot, opérette contemporaine de L’Arlésienne selon Bizet). À dix-huit ans, Bizet est un compositeur déjà accompli : on lui doit la merveilleuse Symphonie en ut, et son Docteur Miracle est un allègre moment de drôlerie, de verve, d’invention, qui vaut bien des partitions laborieuses d’Offenbach. À partir du livret loufoque de Léon Battu et Ludovic Halévy, la partition s’envole, pleine d’un vrai charme, avec un « quatuor de l’omelette » à la fois parodique, savant, subtil, surtout si on l’envisage dans sa continuité : le quatuor proprement dit, faussement dramatique, puis l’air du podestat, enfin la conclusion rapide du quatuor.
Rouge et déluré
Pierre Lebon a conçu un spectacle jouant délibérément avec les codes du burlesque, un burlesque appuyé mais sans lourdeur, servi par quatre comédiens-chanteurs qui jouent avec bonheur la carte du comique. Dima Bawab, Héloïse Mas (qui a déjà, par ailleurs, interprété Carmen), Marc Mauillon (aussi à l’aise chez Mozart que chez Peter Eötvös) et Thomas Dolié (familier du répertoire baroque, et qu’on a pu entendre dans le rôle de Chorèbe des Troyens en compagnie de François-Xavier Roth) emmènent cette mécanique loufoque avec une efficacité joyeuse, tous les quatre habillés de rouge et prenant les poses les plus délurées. La mise en scène de Pierre Lebon multiplie les trouvailles : certaines sont imprévues (le podestat sortant de terre comme une apparition fantastique), d’autres sont très attendues mais d’autant plus drôles car situées dans un contexte de parodie.
La musique, pour autant, ne perd pas ses droits. Si Dima Bawab manque un peu d’étoffe dans le médium, Héloïse Mas apporte ses belles couleurs de mezzo, Marc Mauillon est un ténor à la voix légère, on ne peut plus ductile, et Thomas Dolié, avec son ventre postiche, joue les pères dupés à la manière d’un Bartolo ou d’un Balducci de fantaisie. Dans la fosse, l’Orchestre de chambre de Paris, sous la baguette de Sora Elisabeth Lee, fait sonner avec clarté la musique de Bizet, toujours inventive, toujours délicieusement mélodique et mélancolique, à cent lieues de ses contemporains Gounod ou Saint-Saëns. N’eût été l’amplification des dialogues (les airs chantés, eux, ne le sont point), ce Docteur ne serait pas très loin du miracle.
* Avec l’Ensemble de chambre Jean Sourisse et l’Orchestre de chambre de Toulouse (1 CD Auvidis/Valois).
** On lui doit notamment Bizet (Fayard, 2000) et Carmen à sa création (Actes Sud, 2025).
Illustration : en haut, Dima Bawab, Thomas Dolié, Héloïse Mas, Marc Mauillon, Pierre Lebon. En bas, décor de L’Arlésienne. Photos Thomas Amouroux.
Bizet : L’Arlésienne. Avec Eddie Chignara (le récitant), Pierre Lebon (l’Innocent, danseur), Aurélien Bednarek (Mitifio et Federi, danseur), Iris Florentiny (Rose et Vivette, danseuse). Dima Bawab, Héloïse Mas, Marc Mauillon et Thomés Dolié (le chœur).
Le Docteur Miracle. Avec Dima Bawab (Laurette), Héloïse Mas (Véronique), Marc Mauillon (Silvio, Pasquin, le Docteur Miracle), Thomés Dolié (le podestat de Padoue), pierre Lebon (l’assistant du docteur, rôle parlé).
Mise en scène, décors et costumes : Pierre Lebon ; lumières : Bertrand Killy. Orchestre de chambre de Paris, dir. Sora Elisabeth Lee. Paris, Théâtre du Châtelet, 26 mai 2025. Représentations suivantes : 27, 29 et 30 mai, 1er et 3 juin (lors des deux dernières représentations, Le Docteur Miracle sera interprété par Sheva Tehoval, Marie Kalinine, Sahy Ratia, Florent Karrer et Morgan L’Hostis).



