Luc-Antoine Diquéro
Un Matti valet maître
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- 31 décembre 2012
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Devant certaines œuvres régulièrement réinvesties, il est bien difficile à la critique d’avoir un regard innocent. Dans sa mémoire, diablesse constamment sur le gril, flottent forcément des images des versions précédentes. Maître Puntila et son valet Matti de Bertolt Brecht, est de celles-là, marquée qu’elle fut parfois par l’empreinte de couples d’acteurs prestigieux. Notamment et pour mémoire, Georges Wilson –Charles Denner (TNP) , Michel Aumont - Jean-Paul Roussillon (Comédie Française),Henri Virlojeux –Jacques Weber (TEP) Gabriel Monnet -Gilles Arbonna (CDN - Grenoble) , Marcel Maréchal - Pierre Arditi (La Criée de Marseille). Voici aujourd’hui, au Théâtre des Quartiers d’Ivry ( 7 janvier - 3 février), supportant haut la comparaison, Pierre -Alain Chapuis, Puntila et Luc-Antoine Diquéro un Matti qui fera date par ce qu’il imprime de violence domptée et de volonté froide, de distance calculée quelle que soit la situation.
Riche propriétaire terrien porté sur la dive bouteille, Puntila, homme d’affaires sans états d’âme, aussi odieux que redoutable quand il est à jeun, devient quand il est fin saoûl, une bonne pâte débonnaire et généreuse, offrant à Matti à la fois sa fille et une scierie.
Deux maîtres tout aussi dangereux l’un que l’autre dont le valet « est l’intime sans être dupe, autant qu’observateur dubitatif », remarque Luc-Antoine Diquéro qui assaisonne son Matti de soumission feinte et d’humour distant.
Regard au bleu tranchant, le look un brin canaille qui lui font la maturité juvénile, Luc-Antoine Diquéro fait partie de ces comédiens rares qui désespèrent l’adjectif et ne se laissent enfermer dans aucun tiroir. Version au masculin de ce que fut au théâtre une Denise Gence, il peut tout jouer, les méchants, les tendres, les maris jaloux ou les volages, Sganarelle comme Don Juan, caméléon toujours crédible lestant ses personnages de cette pincée d’indicible qui fait la différence et nous embarque.
Saisi par le théâtre à l’âge de 15 ans par la grâce d’un professeur de français, il s’y engage corps et âme et sans rien dissocier, par nature, - « gamin j’ai toujours eu besoin d’un rapport au corps » - et par sa formation chez Jacques Lecoq , « qui était bien plus que le jongleur de balles dessiné sur sa porte », où « se croisaient des créateurs de tous les horizons et où la pensée était toujours en mouvement ». Une école où il a développé ensemble l’agilité du corps et de l’esprit et forgé la conviction « qu’il faut l’alchimie des deux pour comprendre et faire comprendre un texte ».
Formation déterminante pour l’apprenti comédien qui canalise un trop plein d’énergie en pratiquant les arts martiaux et décide de continuer d’apprendre sur le tas sans se laisser impressionner par les célébrités mais « par ce qu’il avait à connaître et à découvrir », acceptant « avec gourmandise », tout ce qu’on lui propose, histoire de s’assouplir l’imaginative. Passer de La Lève de Jean Audureau avec Henri Ronse, à Palomar et Zigomar de Delfeil de Ton avec Guenolé Azerthiope , exige des réajustements d’approche aussi formateurs qu’enrichissants.
Affiner le métier sur le chantier du jeu
Sur la route du jeune acteur « un peu chien fou », la rencontre avec Jorge Lavelli, qu’il retrouve régulièrement, compte parmi les plus marquantes. Avec lui, ce sera au Théâtre de la Colline notamment Opérette de Gombrowicz, Greek de Stephen Berkoff, Comédies Barbares de Valle Inclàn, Slave de Toni Kuschner etc…autant de spectacles qui, outre la force des rôles qui lui étaient offerts lui ont permis de rencontrer et de se frotter à une brochette de comédiens de haut lignage : Michel Aumont, Maria Casarès, Catherine Hiégel, Denise Gence… « Je voyais là des gens d’une grande exigence, attentifs aux autres et d’une grande humilité. Nous étions de génération différente, mais j’avais le sentiment que nous parlions de la même chose. C’était, pour moi, un grand privilège de voir Denise Gence à jardin et Maria Casarès à cour, attendre leur entrée en scène. Tout à coup, il n’y a plus à parler. Juste à regarder et à prendre la leçon ». Un précieux viatique pour qui « n’entend pas séparer son métier d’humain de son métier de comédien »
Un métier qui, pour Luc-Antoine Diquéro, ne s’affine que sur le chantier du jeu et en changeant d’établi. S’en suit, forcément, une diversité d’expériences qui lui ont permis de croiser la route du gratin de la création d’Eugenio Barberio Corsetti à Alain Françon en passant par Jacques Vincey, Jérôme Deschamps, Georges Lavaudant, Stéphane Braunschweig…, autant de regards différents qui sont chaque fois une « mise à l’épreuve" de ses désirs. Et il en a , ceux qu’il garde secrets et ceux qu’il avoue, par exemple celui de jouer Le Misanthrope avec qui il pense « avoir des affinités », et ceux de mises en scène qu’il concrétise ponctuellement pour partager la force d’une écriture, tel Les mots sont des fleurs de néant, je t’aime d’après Richard Brautiguan qu’il présentera à la Manufacture de Nancy au printemps prochain.
Vite repéré par le cinéma, il y fait des débuts prometteurs avec La Balance aux côtés de Philippe Léotard, La crime de Labro, Danton de Wajda , et participe à la réalisation de nombreux films et téléfilms, mais happé qu’il est par le théâtre, la greffe prend d’autant moins facilement que les rencontres – le sel du métier - y sont de plus en plus rares . « Aujourd’hui tout se fait par casting, on ne croise pas le metteur en scène et le travail ne nous appartient pas vraiment. Certains copains me disent « si tu veux faire du cinéma arrête le théâtre ». Je ne vois aucune raison de les écouter puisque le théâtre me donne le bonheur d’expériences porteuses d’invention, avec des rôles tellement forts ».
Le Matti de la pièce de Brecht, est de ceux-ci. « Un rôle pas vendu d’avance », et pour lequel il y faut d’autant plus la tête et les jambes que la mise en scène de Guy-Pierre Couleau, tend les ressorts de la comédie du côté d’un burlesque nerveux auquel l’ensemble de la troupe donne tout son jus. Le rire, voulu par Brecht lui-même comme excipient de l’amère pilule qu’est l’exploitation de l’homme par l’homme. En effet, à travers le duo Puntila-Matti, la pièce, qui fait un clin d’œil à Chaplin, nous dit haut et fort « que le pouvoir est aux mains de ceux qui possèdent et qu’ils ont le pouvoir de vous écraser quand ils le décident », ainsi que le synthétise Luc-Antoine Diquéro . C’est dire qu’en ces temps de plans sociaux au nom de la rentabilité et où la finance tient en laisse la politique et met, comme en Grèce, tout un peuple à genoux, elle reste d’une brûlante actualité.
Maître Puntila et son valet Matti de Bertolt Brecht, mise en scène Guy-Pierre Couleau avec Pierre-Alain Chapuis, Luc-Antoine Diquéro, Sébastien Desjours, François Kergourlay, Nolwenn Korball, Pauline Ribat, Rainer Sievert, Fanny Sintès, Serge Tranvouez, Jessica Vedel, Clémentine Verdier
Théâtre des Quartiers d’Ivry du 7 janvier au 3 février tel 01 43 90 11 11
7 février Dôle, 19 Verdun, 22 Fontainebleau
5 au 7 mars Angoulême, 11 au 13 Tours, 19 au 27 Strasbourg (TNS)
8 au 20 avril Lyon (Croix Rousse)





