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Critiques / Opéra & Classique

Lohengrin de Richard Wagner

par Caroline Alexander

Le chevalier au cygne est de retour

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Ben Heppner, Waltraud Meier, Valery Gergiev ! Deux voix au sommet, une direction d’orchestre enflammée : le rendez-vous avec le mythique Lohengrin de Richard Wagner a comblé les oreilles des amoureux de Wagner. Et déçu quelques attentes. C’est la reprise d’une production de 11 ans d’âge et le temps y a laissé des traces. Le transfert des guerres brabançonnes du dixième siècle à celles, mondiales, du vingtième a fait long feu et ne crée plus aucune surprise. Le procédé est tellement emprunté depuis la dernière décennie, qu’il a fini par s’user. Un bunker éventré en lieu et place d’un château, fut-il supposé en ruines, a servi de décor à tant et tant de transpositions baroques, classiques ou romantiques qu’il est devenu une sorte de cliché passe-partout.

Des carcasses de béton traversées de ferrailles

On n’en était pas là en 1996 quand Robert Carsen en signa la mise en scène pour la première entrée de l’œuvre à l’Opéra Bastille avec un petit air de vouloir s’intégrer au ciment et au verre du lieu. Aujourd’hui si les grandes carcasses de béton traversées de ferrailles tordues restent efficaces – grâce surtout aux lumières superbement dosées de Dominique Bruguière – elles n’échappent plus à une certaine laideur. Renforcée, il est vrai, par les costumes années quarante de déroute de la seconde guerre mondiale, guenilles, poussières, tout en gris et marrons chiffonnés…

Le cygne légendaire dans un paysage à la Caspar Friedrich

Un atout majeur cependant subsiste qui éclaire le sens du spectacle : la rupture entre le profane et le sacré, entre les tableaux supposés d’ici et de maintenant et les apparitions descendues de l’au-delà. Le chevalier des songes d’Elsa de Brabant, celui qu’elle implore pour la défendre d’un crime qu’elle n’a pas commis, débarque sur son cygne légendaire dans un paysage à la Caspar Friedrich qui s’ouvre en fond scène. En armure et cotte de maille d’argent, une cape blanche arrimée au cou et l’épée de justice à la main, il est bien l’envoyé du saint Graal, lui, qui révélera en fin de course, contraint et forcé de décliner son identité, qu’il se nomme Lohengrin, fils de Parsifal. Avant de disparaître à jamais…

Diction impeccable et jeu maîtrisé de Jean-Philippe Lafont

L’autre atout du spectacle réside une fois de plus dans la direction d’acteurs de Carsen, son sens des foules qui se déplacent dans de véritables chorégraphies, son art d’insuffler aux uns et aux autres les morceaux d’âme de leurs personnages, des premiers rôles jusqu’aux silhouettes les plus éphémères : des nobles brabançon jusqu’au héraut du roi, auquel Evgueni Nikitin apporte une formidable vitalité jusqu’à l’enfant ressuscité qui apparaît au tableau final, tout petit mais déjà royal plantant l’acacia de la réconciliation. A Jan-Hendrick Rootering qui incarne Henri l’Oiseleur, il apporte prestance et autorité à défaut de volume vocal. Mireille Delunsch joue au mieux qu’elle peut les émotions et égarements d’Elsa mais musicalement le rôle dépasse ses moyens qui, au soir de la première, allaient s’amenuisant d’acte en acte. Manque de souffle et aigus parfois chancelants, celle qui fut, il y a peu une Louise de charme si convaincante (voir webthea du 4 avril) s’applique ici en élève disciplinée sans atteindre la dimension de l’héroïne. Jean-Philippe Lafont au contraire porte haut son interprétation du fourbe Telramund, les graves parfaitement équilibrés dans la violence, la diction impeccable et le jeu maîtrisé de marionnette manipulée par le mal.

La séduction de Ben Heppner, la beauté fatale de Waltaud Meier

L’atout majeur de cette reprise, la raison pour laquelle tous les amoureux du chant wagnérien se précipiteront à Bastille, reste le choix de Ben Heppner dans le rôle titre et celui de Waltraud Meier dans celui d’Ortrud, la méchante, la Lady Macbeth des brumes du Nord. De Tristan und Isolde sur ce même plateau (voir webthea du 14 avril 2005) à Lohengrin, l’un et l’autre dévorent les espaces scéniques et sonores, présences incandescentes, voix où puissance et délicatesse se conjuguent en accords parfaits. Il a beau avoir une silhouette légèrement enveloppée et une allure pas vraiment conforme aux clichés du jeune premier romantique, il est la séduction même. Dès qu’il ouvre la bouche, dès que s’échappe la première mesure de son chant, il devient le « heldentenor » - le ténor héroïque cher à Wagner – par excellence. Des aigus filtrés aux graves cuivrés, toutes les nuances semblent prendre corps sans effort. Il interprète un personnage de mélodrame lyrique comme s’il chantait un récital. A l’opposé, dès sa première apparition quasi muette au premier acte, Waltraud Meier impose sa beauté fatale et son jeu de tragédienne. Le timbre s’envole, toujours parfaitement maîtrisé, tant dans les déchaînements de ses rages que dans les velours fielleux de ses diaboliques manœuvres.
On ne dira pas « à la baguette » s’agissant du chef d’orchestre car c’est du bout de ses doigts virevoltants que Valery Gergiev incendie les instrumentistes de l’orchestre. Toujours en phase avec la luxuriance de la partition – sauf à l’égard des chœurs qui, au soir de la première, semblaient un peu à l’abandon – Gergiev en catalyse les emphases et donne aux passages plus intimes les couleurs d’un lyrisme à fleur de nerfs.

Lohengrin de Richard Wagner, orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Valery Gergiev (et Michaël Güttler le 8 juin), mise en scène Robert Carsen, décors et costumes Paul Steinberg, lumières Dominique Bruguière. Avec Waltraud Meier, Ben Heppner, Mireille Delinsch, Jean-Philippe Lafont, Evgueni Nikitin…
Opéra Bastille, les 15,19,23,26 mai, 2,5,8,11 juin à 19h.

Crédit : Eric Mahoudeau / Opéra national de Paris

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