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Critiques / Théâtre

Les Témoins de Yann Reuzeau

par Gilles Costaz

La presse face à l’extrémisme

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La montée de l’extrême droite en France et sa possible victoire à une prochaine élection présidentielle font partie des hantises de l’écrivain Yann Reuzeau. Sa fresque Chute d’une nation imaginait le triomphe d’un candidat fasciste, Thomas Méridien. La nouvelle pièce de Reuzeau, Les Témoins, qu’on peut voir sans connaître les textes précédents, fait sauter à l’étape suivante : la France est à présent aux mains de Méridien, président extrémiste dont les tentacules s’emparent sans tarder des rouages du pays. C’est à travers la presse que cet épisode de politique-fiction est mis en place. Nous sommes au journal intitulé Les Témoins. La rédaction est en train de se fracturer. Le directeur prend position contre le nouveau pouvoir de façon très tranchée. Sa rédactrice en chef est attachée à une couverture moins polémique, plus rigoureuse des événements. L’une de ses journalistes flirte avec le pouvoir pour mieux obtenir les informations. Dans le reste de la rédaction, d’autres formes d’esprit s’affirment, marqués par leur vie personnelle difficile ou leur militantisme. Plusieurs sujets sont à aborder d’urgence : le pouvoir programme l’obligation aux journalistes de révéler leurs sources, des mouvements écologiste et libertaire préparent des réactions violentes…
Le spectacle, que Yann Reuzeau met en scène lui-même, a du nerf, de l’actualité, de la percussion, de la richesse politique. Pour qui connaît la presse, il reste un peu flou dans sa représentation d’une structure d’information. Journal ou site ? Les deux mots sont utilisés. On aimerait plus de concret, comprendre mieux où l’on est, pour qu’il y ait encore plus de vérité dans l’enchaînement des épisodes et dans la façon dont l’organe de presse ponctue ce qui est décidé à l’Elysée et ce qui se passe sur le teritoire. Un écran affiche sans cesse de nouveaux articles, aux titres vigoureux, rythmant le spectacle, mais l’on ne sait pas assez précisément si l’on est au cœur de la presse papier ou de la presse électronique. Sophie Vonlanthen interprète la rédactrice en chef dans un juste alliage de sensibilité et d’émotion. Frédéric Andrau joue deux personnages avec une remarquable habileté intériorisée. Frédérique Lazarini incarne une journaliste adroite, différente, véhémente, dont elle fait saillir toutes les qualités et tous les défauts (pas toujours commodes, les journalistes !). Tewfik Snoussi et Morgan Perez donnent un relief immédiat à des personnages centraux et se démultiplient en rôles épisodiques. Marjorie Ciccone traduit très bien la situation complexe de femmes qui restent au deuxième plan de la vie et de l’information.
Peut-être y a-t-il trop de choses, trop de dédoublements, trop de passages de la vie professionnelle à la vie privée. On sent que le passionnant enjeu détaillé par Reuzeau est à l’étroit dans le format du théâtre (malgré l’ingénieux décor de Goury) et s’offre, avec un peu d’excès, un dédale de ramifications qu’accepte plus facilement l’écriture d’un scénario. Mais le pavé dans la mare frappe bien et fort.

Les Témoins de Yann Reuzeau, mise en scène de l’auteur, scénographie de Goury, lumières d’Elsa Revol, vidéo de Mathieu Morelle, assistanat de Clara Leduc, avec Frédéric Andrau, Marjorie Ciccone, Frédérique Lazarini, Morgan Pérez, Tewfick Snoussi, Sophie Vonlanthen.

Manufacture des Abbesses 7 rue Véron, 75018 Paris, tél. : 01 42 33 42 03, jusqu’au 3 novembre. (Durée : 2 h 10).

Photo DR.

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