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Critiques / Théâtre

Les Derniers Jours de l’humanité de Karl Kraus

par Corinne Denailles

"Un théâtre martien"

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L’Autrichien Karl Kraus (1874-1936) était un cas ; c’était un artiste survolté, excessif, original, souvent contradictoire. Walter Benjamin disait de lui que c’était « un étrange mélange de théorie réactionnaire et de pratique révolutionnaire ». Il a fréquenté la Vienne du début du XXe siècle, creuset artistique et culturel exceptionnel. En 1899, il crée une revue, La torche, dont il deviendra l’unique rédacteur à partir de 1911 et qui rencontrera un succès phénoménal. Durant près de quarante ans, Kraus y dénoncera l’hypocrisie sociale, les corruptions de tout bord, les compromissions qui font la vie publique et intellectuelle ; surtout il dénonce la décadence du langage, expression de la décadence de la société ; il accuse la presse de véhiculer une propagande patriotique aveugle et va jusqu’à considérer qu’elle est responsable de la guerre et de l’avènement du nazisme. Juif converti au catholicisme puis sans confession, il tient des positions surprenantes par rapport aux Juifs qui selon lui n’ont d’autres choix que l’assimilation, propos qui scandalisent Arthur Schnitzler. Et puis vient la Grande Guerre. Il crée une nouvelle rubrique dans sa revue intitulée « Chez les bourreurs de crâne. Petite revue de la grande presse à l’usage des historiens futurs ». En 1915, il commence à écrire Les Derniers Jours de l’humanité, somme « apocalyptique », fresque épique et documentaire issue de ses carnets de notes comportant quelque 200 scènes et 500 personnages ainsi qu’une infinité de lieux, de registres de langue, de situations, pour dire l’enfer de la guerre mais aussi les spéculations du capitalisme sur le dos des citoyens. Kraus présente ainsi cette œuvre monumentale qu’il réduira plus tard à 99 scènes pour qu’elle soit représentable : « ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirée, est conçu pour un théâtre martien. Les spectateurs de ce monde-ci n’y résisteraient pas. Car il est fait du sang de leur sang, et son contenu est arraché à ces années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé, inaccessibles au souvenir et conservées seulement dans un rêve sanglant, années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité. L’action éclatée en centaines de tableaux ouvre sur des centaines d’enfers, elle est, elle aussi, impossible, dévastée, dépourvue de héros. L’humour n’est que le reproche à soi-même de quelqu’un qui n’est pas devenu fou à la pensée d’avoir gardé le cerveau intact en témoignant de cette époque. Seul lui, qui livre à la postérité la honte de sa participation, a droit à cet humour. Quant à ses contemporains, qui ont toléré qu’adviennent les choses décrites ici, qu’ils relèguent le droit de rire derrière le devoir de pleurer. »


David Lescot a réussi à mettre en scène toutes les dimensions de cette œuvre polémique et satirique, tragique et comique, épique et documentaire, théâtral et musical. Les scènes et les genres se télescopent, le comique de situation se superpose au tragique des images d’archives projetées (beau travail de Laurent Véray). On y entend des propos de rue, des discours, des sermons religieux, des extraits de presse, des ordres militaires, etc. Pour structurer l’ensemble, le metteur en scène a confié à Denis Podalydès les rênes du spectacle ; en plus d’interpréter des personnages, il assure les transitions, orchestre les tableaux et tient le rôle du narrateur. Les comédiens endossent brillamment une poignée de personnages comme l’Optimiste et le Râleur. Bruno Raffaelli et Sylvia Bergé sont, entre autres, l’Abonné et le Patriote, toujours satisfaits et prêts aux commentaires les plus stupides de café du commerce. Ils sont les talentueux interprètes de chansons patriotiques et d’airs lyriques de l’époque. On découvre le talent de la jeune Pauline Clément qui elle aussi passe d’un personnage à un autre, telle cette jeune femme écrivant à son mari au front pour se faire pardonner d’avoir fauté, mais ce n’était pas de sa faute, elle le croyait mort, et puis avec un peu de chance le bébé ne vivra pas... Le pianiste Damien Lehman contribue à l’unité du spectacle ; il accompagne de musiques d’époque les images comme au temps du cinéma muet. Le drame se joue sur les décombres de la culture, figurées par des cadavres de pianos démantibulés qui jonchent le sol. La pièce s’achève les mots que le kaiser Guillaume II prononça au moment de signer la déclaration de guerre et que Kraus met dans la bouche de Dieu, désespéré du genre humain : « ce n’est pas moi qui l’ai voulu. »
Ce spectacle étourdissant, polyphonique parvient à restituer la langue inventive et corrosive de l’auteur ainsi que l’esprit du temps comme autant d’instantanés. Une belle entreprise.

Les Derniers Jours de l’humanité de Karl Kraus, conception et mise en scène David Lescot ; traduction Jean-Louis Besson et Heinz Schwarzinger ; scénographie, Alwyne de Dardel ; costumes, Sylvette Dequest ; lumières, Laïs Foulc ; conseiller artistique aux images d’archives, Laurent Véray ; video, Serge Meyer. Avec Sylvia Bergé, Bruno Raffaelli, Bruno Podalydès, Pauline Clément et au piano Damien Lehman.

©Chritophe Raynaud de Lage/Coll. Comédie-Française

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