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Critiques / Théâtre

Les Bienveillantes d’après Jonathan LIttel

par Corinne Denailles

Une adaptation saisissante

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À sa sortie en 2006 Les Bienveillantes (référence aux déesses bienveillantes et pacifiques, métamorphose des terribles Erynies voulue par Athéna dans l’Orestie d’Eschyle) ont suscité la polémique sur la question délicate de savoir si on peut faire de la littérature de la Shoah et qui plus est si on peut représenter un tel événement ; question d’autant plus aiguë que Littel créé un personnage ambigu dénué de remords mais tourmenté par ce qu’il a vu et par la barbarie à laquelle il a participé. Le roman se réfère implicitement au formidable Vie et destin de Vassili Grossman qui rapproche le communisme du nazisme, rapprochement évoqué par le personnage des Bienveillantes. Il est en partie nourri de l’extraordinaire ouvrage de Christopher Browning Des hommes ordinaires, et interroge la notion de « banalité du mal » établie par Hannah Harendt qui n’en finit pas de faire débat. Au début de ce roman de presque mille pages, l’officier SS Max Aue confesse : « Je ne regrette rien : j’ai fait mon travail, voilà tout ; […] vers la fin, j’ai sans doute forcé la limite, mais là je n’étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. » Plus loin il se présente comme « un maillon de la chaîne », qui a obéi aux ordres (un argument mille fois entendu lors des procès après-guerre) ; nous sommes tous susceptibles d’agir de même et d’ailleurs nous avons des exemples passés (massacre des Indiens, esclavagisme, colonisation, génocides) ; pire il envisage que, s’ils avaient pu, les Juifs en auraient fait autant et que le nazisme devrait tout au judaïsme auquel il aurait emprunté la notion de peuple élu. Terrifiant !

En préambule, le comédien Hans Kesking, interprète magistral de l’officier SS Max Aue, dit les premières lignes du roman à l’avant-scène. Le plateau est coupé en deux par des rails qui le traversent de jardin à cour délimitant deux espaces, celui de l’univers personnel et mental de Max Aue et celui des événements historiques. Ce sera le seul signe explicite, Littel ayant demandé qu’il n’y ait aucun indice se référant au nazisme. Au fond, un mur de casiers à fonctions multiples évoque, selon les scènes, un vestiaire de piscine ou un columbarium. On pense à l’installation de Christian Boltanski au Grand Palais, Personnes, d’autant plus avec la scène fugitive de la forêt de chaussures d’un souffle hissée dans les cintres.

Comme il était évidemment impossible de représenter cette somme, Guy Cassiers a choisi trois moments clés, les massacres de Kiev, la bataille de Stalingrad et la bureaucratie à Berlin qui organise l’industrie du crime. A la fin Aue fuit en France après avoir assassiné son meilleur ami pour lui voler ses vêtements. Il dira qu’il est sans remords mais tourmenté par les images imprimées définitivement dans son cerveau. Cassiers a éludé un pan de sa personnalité probablement pour qu’on ne puisse pas juger rapidement au déséquilibre mental de ce type qui a déjà assassiné son beau-père et sa mère et eu des relations incestueuses avec sa sœur ! Mais ses délires oniriques, sexuels et scatologiques en disent déjà long sur la dégradation de son état moral. Ce personnage double, ce bureaucrate froid et brillant paie la nuit ses exactions de la journée.

Cassiers a réalisé une mise en scène d’une très grande sobriété dont elle tire toute sa force. Ce spectacle fait écho aux Damnés mis en scène par son compatriote Ivo Van Hove avec lequel Hans Kesting a travaillé ; il a été notamment été Richard III dans Kings of war. Modestement Cassiers n’ambitionne pas de changer le monde mais il parie sur la capacité du théâtre à réactiver nos émotions pour réfléchir et appréhender l’inhumain avec humanité. Un pari réussi.

Les Bienveillantes d’après Les Bienveillantes de Jonathan Littell, adaptation Guy Cassiers et Erwin Jans, script basé sur la traduction en néerlandais de Jeanne Holierhoek et Janneke van der Meulen (éditeur De Arbeiderspers), mise en scène Guy Cassiers, dramaturgie Erwin Jans, conception son Diederik De Cock, conception vidéo Frederik Jassogne consultant lumière Bas Devos costumes et décor Tim Van Steenbergen ; avec Katelijne Damen, Fred Goessens, Abke Haring, Kevin Janssens, Hans Kesting, Alwin Pulinckx, Bart Slegers, Johan Van Assche, Jip van den Dool, Vincent Van Sande et en alternance Diego De Ridder, Victor Van Gorp, Otto Back, Henry Giesbertz, Erik Paans. Programmation MC93 au Nouveau théâtre de Montreuil à19h30. Durée : 3h30.

photo kurt van der elst

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