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Critiques / Théâtre

Les Belles Âmes de Lydie Salvayre

par Gilles Costaz

Le voyage des voyeuristes

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Laurence Février a, pendant des années, noté et restitué la parole des gens des quartiers de Paris et des alentours. Aujourd’hui, elle revient à la fiction mais dans le même esprit puisqu’en disant en scène, sans l’adapter, Les Belles Âmes de Lydie Salvayre, elle témoigne à nouveau de la difficulté de vivre des défavorisés.

Mais le pamphlet ne passe pas par le témoignage réaliste, il est swiftien. C’est une fable des temps modernes. Un tour-opérateur imagine un voyage qui fait le tour des cités les plus démunies, des ensembles de béton qui virent aux bidonvilles, à travers l’Europe. Et en avant, de la France à l’Italie, en passant par Berlin, dans un car où un certain Jason, au nom prononcé à l’anglaise, anime les visites, escorté d’une jeune fille encore plus exploitée que lui ! C’est un voyage à travers l’horreur tranquille de nos sociétés. Les « belles âmes », qui se sont donné bonne conscience à s’engager dans ce voyeurisme à prétention humanitaire, vont supporter de plus en plus difficilement cette confrontation avec une réalité violente à tous points de vue.
Le spectacle croise, additionne trois modes d’expression : le jeu de la comédienne, la danse d’un partenaire qui s’empare de la scène dès que l’actrice interrompt son récit, les figurines naïves qui représentent une humanité bigarrée et qui sont posées sur des palettes à roulettes (le danseur les place peu à peu à travers la scène). Devant un paysage gris en lignes de fuite, Laurence Février porte d’autant mieux l’humour terrible de Lydie Salvayre qu’elle ne sourit jamais, ne conduit le spectateur dans la complicité de cet humour que par une gravité feinte, une révolte masquée. Elle sait faire flamber ce langage fait de mots clairs, justes et parfois inattendus, de brutalités soudaines, d’énormités lancées comme des projectiles parfois imprévisibles. Elle vient, elle repart, elle est peu à peu au cœur d’un monde de plus en plus habité par ces jolies statuettes d’art naïf, donc de plus en plus cernée par le monde surpeuplé de malheureux à côté du quel nous vivons. Le danseur, Ahmed Karetti, d’abord discret, crée de fort beaux solos à prendre comme des illustrations et des respirations. Ses arabesques, soutenues par une musique tonique, sont des expressions de douleur, de résistance et de fête intérieure.

Dans son texte, Lydie Salvayre égratigne le « roman social, cette abomination ». Ce qui est bien sûr la formule rapidement jetée d’une école moderne qui ne veut pas de la littérature du passé, mais n’est qu’un mot (Steinbeck ou Zola ne sont pas de mauvais auteurs !). Ce refus du vérisme définit bien l’excellent spectacle de Laurence Février : on ne s’y apitoie pas, on n’y fait pas de commentaires, on y trouve l’ironie qui tranche à vif.

Les Belles Âmes de Lydie Salvayre, mise en scène de Laurence Février, avec Laurence Février et Ahmed Karetti, peinture de Brigitte Dujardin, sculptures de l’Atelier Marie-Laurencin, musique de Vic Moan. Théâtre de Chaillot (studio), tél. : 01 53 65 30 00, jusqu’au 22 février. Durée : 1h30.

Crédits : Jean-François Delon

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